Akwaba, Abidjan ! Souvenir de Côte d’Ivoire de Béatrix Delarue.

Akwaba, Abidjan ! Souvenir de Côte d’Ivoire de Béatrix Delarue.

Akwaba, Abidjan !
Souvenir de Côte d’Ivoire de Béatrix Delarue.

 

Je marche sous le ciel bleu intense qui s’étale au-dessus de la petite ville. Je suis arrivée ici en woro-woro ou taxi collectif. C’est le début de la matinée et déjà les odeurs fortes et épicées envahissent tous les étals du marché. Les enfants me regardent passer, ils éclatent de rire en poussant une automobile fabriquée en fil de fer et vieux pneus. « Démin-démin » ! On se débrouille ! L’engin roule à toute vitesse au bout d’une ruelle sablonneuse.
Soudain, une foule se forme, des cris rauques jaillissent de toutes les gorges, des femmes n’attendent que le signal de leurs corps pour aller danser, un homme se dresse soudain au milieu de la cour et donne le rythme en frappant et en criant. Courbants leurs bustes souples en avant, elles battent la mesure de leurs pas repliés, d’un mouvement saccadé. Elles se suivent à petits pas en secouant divers objets dans leurs mains. Les bracelets métalliques glissés autour de leurs chevilles sonnent comme des clochettes. Elles sont vêtues d’un pagne blanc qui laissent la poitrine découverte. Fillettes, jeunes filles, et même des mères avec leurs enfants sur le dos entrent dans la danse.
Aujourd’hui, je vais rendre visite à Mimi, elle habite une arrière-cour d’un glôglôs, quartier populaire, une concession familiale où l’heureux sexagénaire, son grand-père est à la retraite. La case est fraîche peinte en bleu et banc. Le sol est en ciment. Entre les fenêtres en vis-à-vis joue une brise légère et rafraîchissante. Ici, la nuit tombe tous les soirs à 18 heures. C’est l’heure de la visite d’un margouillat à tête rouge. Malheureusement, il ne peut avaler tous les moustiques qui envahissent l’endroit. Les lucioles s’allument, ce sont des petites lampes à pétrole confectionnées dans des boîtes de conserves… Après le dîner où chacun a plongé sa main le plat d’igname cuit, accompagné de feuilles de taro, puis c’est l’heure de la douche dans un coin du patio sous le bananier : un seau d’eau fraîche, tiré du puits, relié à une ficelle qu’on tire pour s’asperger.
Les enfants s’installent sur une natte pour réciter leur leçon. Puis chacun m’apprend quelques mots en dialecte notamment les choses qui correspondent au jour de leur naissance et à leur village d’origine. Comme Yoro, soleil, ou Djédjé, bois d’iroko. Les filles trouvent que je suis chôcô, dê ! avec mon prénom français et à la mode.
Le lendemain, tout le quartier est réveillé à 5h 30 par la radio qui braille les chansons du pays. Nous faisons un petit festin de café et de tartines de chocolat en poudre et un reste de pâtes aux piments. Tout à l’heure avec Mimi, on fera un jus de gingembre puis on aidera à la préparation du poulet kedjenou préparé dans un canari en terre cuite. C’est doux, dêh ! C’est bon ! Tard, dans la soirée, l’ancêtre racontera les histoires de chasse, les héros, les contes, les masques et traditions du peuple des Krou.
Toute la matinée, nous flânons dans les rues où les boutiques de couturières sont légion, avec leurs enseignes amusantes « La coquette » ou « Au vrai chic Parisien » puis un peu plus loin ce sont les coiffeurs, horlogers -docteur des montres- les cantines en tôles et boutiques peintes d’art naïf semblent une cascade de formes et de couleurs qui capte l’œil.
Des femmes se font tresser les cheveux en forme d’ananas, de beignet, d’escargot ou de boule, c’est tout un savoir faire qui véhiculent des messages comme « Mon mari est riche » ou bien « Chéri, je t’aime » Tu peux choisi aussi la coupe Mandela, Tino, ou Scarlett. Tout cela donne faim, on mange encore et toujours, à tout moment. Mimi s’arrête devant la vendeuse d’alloco près d’un maquis, restaurant local. Nous repartons avec un papier bien gras de bananes plantains frits, délicieux avec du pili-pili. C’est l’heure de la sieste. C’est important ici, si tu dors beaucoup, tu vas vivre vieux ! D’un seul coup tout s’arrête en même temps, tous les bruits, peu à peu, se taisent. La chaleur est au Zénith. Dans les pagnes bariolés, tous s’enroulent sur les nattes, tous où qu’ils soient à l’ombre d’un flamboyant ou d’une gargote. Tout à l’heure, on se replongera avec délice dans le tohu-bohu coloré des marchands de tout et de rien. Plus tard le tourbillon de la nuit, les ondes de musique, les néons, les danses, le zouglou, le rap et le reggae, les cafés désuets, les cris joyeux, ici, on aime s’enjailler et ambiancer* !

*Le Nouchi est né dans les années 70 d’Abidjan, dans les quartiers populaires, aujourd’hui enjailler et ambiancer sont des mots qui ont fait leur entrée dans le dictionnaire Français.