Beauté Sauvage, par Thomas Degré

Beauté Sauvage, par Thomas Degré

 

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Beauté sauvage: un extraitde La demoiselle de nulle part (chapitre 14), paru chez Magnitudes

Solange suivait Marceau dans les rues de Royan. Avant de l’aborder (elle ne savait pas encore comment elle allait s’y prendre, mais elle comptait sur son revolver…), elle voulait «s’imprégner» de cet homme qu’elle voyait en vrai pour la première fois. Elle l’avait guetté depuis le trottoir, face à son immeuble. Elle avait eu du mal à le reconnaître. Ce presque quinquagénaire était très loin de la photo qui datait de l’année de son mariage avorté avec Béatrice. Pourtant, d’après les indications données par sa grand-mère, ce ne pouvait être que lui. De taille moyenne, mince, une chevelure fournie et déjà blanche, il remontait le boulevard Briand en direction du marché central. Pendant la saison estivale, il ne prenait qu’un jour de repos hebdomadaire, le mercredi, qu’il passait chez lui à Royan. Avant le décès de sa femme, il rentrait chaque soir, mais, depuis, il préférait dormir au village-vacances, à l’exception de son jour de congé. Se retrouver sans elle dans un appartement de cent mètres carrés lui était devenu insupportable. Il traversa la rue Mériot et pénétra dans le bâtiment en forme de coquille renversée où, malgré l’heure matinale, les Royannais et les estivants se pressaient devant les étals de crevettes impériales, de bars, de céteaux, de marennes-Oléron. Marceau aimait faire ses courses une fois la semaine sous cette corolle transpercée de lumière. Solange le regardait choisir avec attention poissons et fruits de mer, discuter avec les marchands. Sans doute le connaissaient-ils tous bien, depuis le temps qu’il venait ici ; en dehors de ce que lui avait dit sa grand-mère et de ce qu’elle avait arraché à Béatrice, Solange ignorait tout de lui.

Vingt-quatre ans. Elle avait aujourd’hui l’âge qu’avait son père sur la photo où il était en blouson d’aviateur, sourire en coin, le regard perdu dans le lointain, mais elle avait beau examiner le cliché avec attention, elle ne trouvait entre eux aucune ressemblance. Devant ce quinquagénaire qui se tenait maintenant à quelques mètres d’elle, elle essayait de s’imaginer deux fois plus âgée, et elle ne voyait toujours rien qui pût lui faire penser qu’elle était sa fille.

De fait, elle ne l’était pas, sa fille : il ne l’avait pas élevée, pas câlinée, il ne lui avait pas raconté d’histoires le soir avant qu’elle s’endorme, il ne l’avait pas même regardée, ni touchée une seule fois. Elle observait cet inconnu au visage sympathique qui tendait un billet à la commerçante, et elle sentait monter progressivement en elle un sentiment sourd, profond, une agressivité à la mesure de la douleur qu’elle avait vécue, des échecs qu’elle avait subis. De tout cela, il était la cause. Petite, elle avait été la risée de la classe à une rentrée scolaire où la maîtresse, après avoir distribué la fiche de renseignements, avait lu tout haut sa réponse à la question : prénom du père ? – « l’Autre ». Plus tard, en CM1, elle avait eu, avec d’autres élèves, un prix de fin d’année, et elle était montée sur l’estrade pour recevoir sa récompense et les félicitations du directeur. Elle avait recherché, parmi des parents fiers de leurs enfants, son père aux côtés de sa mère, persuadée que, pour cette occasion, il serait là. Ce ne fut qu’une nouvelle désillusion.

À partir de ce jour, elle décida de ne plus travailler. Elle arrêta aussi la danse qu’elle pratiquait depuis des années et fit régulièrement l’école buissonnière. Elle fut renvoyée de plusieurs collèges, au grand désespoir de Béatrice qui l’inscrivit contre son gré, après la troisième, dans une école de coiffure. Au bout de trois mois, elle laissa tomber les coupes effilées, au carré, en dégradé, les colorations et les balayages, et elle partit à Meaux préparer en alternance un CAP de taxidermie…

Taxidermie : « art de donner l’apparence du vivant à des animaux morts. » L’apprentissage de cette profession lui convenait. Le sens de l’observation, l’habileté manuelle, un certain sens artistique étaient autant de qualités nécessaires, et qui étaient les siennes. En deux ans, un maître naturaliste lui enseigna comment mesurer l’animal, comment le dépouiller de sa peau en conservant les phanères, comment l’assouplir et la rendre imputrescible dans des bains de tannage. Elle devait ensuite confectionner un mannequin dans un matériau qui donnait à l’animal une posture particulière, coudre la peau traitée sur le mannequin et exécuter les finitions : du sur-mesure pour des panthères, girafes, chats sauvages, loups, rapaces, oiseaux, canards… Le moment le plus délicat était la pose des yeux de verre. Si le regard n’était pas naturel, tout le montage était raté. Comme dans une séance de maquillage, il fallait délicatement peindre le contour des yeux et apporter les petites corrections qui masquaient les dernières imperfections.

Solange n’avait pas choisi cette formation par vocation ou passion animalière. Elle n’était même pas certaine, alors, de vouloir exercer ce métier, qu’elle n’a pratiqué qu’une seule année après son CAP. Non. Ce qui l’avait fasciné lorsqu’elle s’était renseignée avant de s’inscrire, c’était l’idée de pouvoir recréer artificiellement un être animé, de redonner l’illusion presque parfaite de la vie. Avait-elle pris conscience, à l’époque, que ce choix pouvait répondre au besoin de combler le manque grandissant, jusqu’à en devenir insupportable, de son père ? C’est peu probable. Mais quand, au cours de son apprentissage, elle commença à s’intéresser aux chimères des muséums, à accumuler les ouvrages sur le sujet, le lien aurait pu être fait par un psychiatre un peu averti.

À l’origine, les taxidermistes avaient inventé ces animaux fantastiques pour se divertir, faire des canulars, mais leur fantaisie avait plus tard donné lieu à de véritables œuvres d’art qui ont été exposées dès le 16e siècle dans les cabinets de curiosités, les ancêtres des musées. On peut en voir, encore aujourd’hui, parmi des créations chimériques contemporaines, dans certains Muséums nationaux d’histoire naturelle.

Solange s’y rendait à ses moments libres. Elle découvrit avec beaucoup d’intérêt, le Griffon du Muséum de Toulouse, une créature légendaire avec une tête pourvue d’oreilles de cheval et un corps d’aigle greffés sur l’arrière d’un lion. La chimère de Dodo du Muséum de Paris l’attira aussi tout particulièrement, avec ses pattes d’émeu, ses plumes d’autruche et de nandou, son bec en corne de vache. Mais quand elle aperçut, dans ce même muséum, une salle entière consacrée aux compositions chimériques de corps d’animaux à têtes humaines, elle resta sans voix. L’artiste new-yorkaise, Clara Terkk, la faisait entrer dans un monde imaginaire où les hommes fusionnaient avec les animaux. Elle utilisait les techniques traditionnelles de la taxidermie et se référait à la mythologie grecque. Mais ses créations n’étaient pas des monstres, tout au contraire. Une douceur, une mélancolie, se dégageaient des visages qui surmontaient des corps d’animaux sur pieds, ou tronqués. Solange resta figée devant un ours brun à tête humaine dont seules les oreilles et la fourrure évoquaient l’animal. Son regard triste la touchait tellement ! Elle pleura en découvrant un portrait de femmeantilope aux yeux bleus qui avait un sourire énigmatique sous ses cornes de gazelle.

Elle ressortit bouleversée du muséum, suivit l’allée centrale du jardin des Plantes jusqu’au Quai Saint-Bernard et longea les berges désertes de la Seine sous un ciel gris de novembre. Elle avait le temps. Son train pour Meaux n’était que dans deux heures, et de toute façon, il y en avait un plus tard. Elle marchait comme une automate, encore sous le coup de l’émotion. Elle passa devant la brigade fluviale, la péniche du cœur, réfléchissant au projet un peu fou qui venait de naître dans son esprit. Elle hésitait, se demandait si elle en serait capable, mais elle savait déjà qu’elle allait le mener à bien : créer son père à l’image des chimères qu’elle venait de voir.

Ce fut le week-end suivant, lors d’une visite chez sa mère, qu’elle vola une photo de Marceau. Elle la fit agrandir, découpa le tirage avec soin et ne conserva que la tête. Combien de fois avait-elle examiné et caressé ce visage pour se l’approprier, avant d’entreprendre ce qu’elle appelait déjà son œuvre ? Lorsqu’elle commença la sculpture en argile dans sa chambre minuscule, ses doigts lui semblaient si pleins de son modèle qu’elle la réalisa en une seule nuit, comme dans un rêve. La forme du nez, de la bouche, des lèvres, l’emplacement des yeux, le volume des pommettes lui étaient si familiers ! Façonner ce visage, c’était comme avoir avec son père un premier rendez-vous, et elle en était bouleversée.

Elle devait ensuite choisir une peau d’animal parmi les chutes inutilisées suspendues dans l’atelier de son maître d’apprentissage. Elle s’arrêta devant un cerf dont restaient la gueule, le cou et une partie du poitrail. Elle rasa la fourrure de la tête pour retrouver les caractéristiques poreuses et huileuses de la peau humaine, en recouvrit la sculpture d’argile, puis la martela doucement par petites touches jusqu’à ce que le visage de l’animal reflète celui de l’homme. Des yeux verts en caoutchouc, des poils brun-roux prélevés sur la bête et collés sur le crâne, des bois solidement fixés sur la tête, une finition à la peinture et des clous tapissiers : le résultat était saisissant. Solange quitta l’atelier de bonne heure ce matin-là, comme elle l’avait fait les matins précédents. Elle s’y était rendue plusieurs soirs d’affilée après la fermeture, à l’insu − croyait-elle − de son maître. Sa chimère terminée, elle pouvait maintenant la contempler dans sa chambre. Elle l’avait appelée « Fantômas », non par référence au mystérieux criminel des films d’André Hunebelle, qu’elle ne connaissait pas, mais parce que son père était pour elle une sorte de fantôme. D’ailleurs, nulle confusion possible entre le personnage de fiction au masque bleuté dont émanait une froideur inquiétante, et celui qu’elle venait de créer, mihomme, mi-cervidé, plus humain qu’animal, qui la regardait avec tant de tendresse. Parfois, elle lui parlait, l’injuriait. Mais quand s’ouvrait son cœur, que ses sentiments profonds l’emportaient sur son humeur belliqueuse, c’était un flot d’amour qu’elle lui adressait. Le matin de la soutenance de son projet de fin d’étude, elle avait alors seize ans, elle était anxieuse, et elle lui griffonna ces quelques mots :

« Papa fantôme que je ne connais pas,

C’est la première fois que je t’écris. C’est la première fois aussi que je me présente devant un jury pour défendre mon travail. Un wallaby… Un malheureux wallaby empaillé sur lequel j’ai passé plusieurs heures pour lui donner une illusion de vie. Monsieur Michel, mon maître d’apprentissage, m’a dit que ce n’était pas mal, mais que j’aurais pu mieux faire. À vrai dire, je m’en fiche d’avoir ou non mon CAP, et je sais bien que je peux faire beaucoup mieux. La preuve : tu es là devant moi, dans la peau d’un cerf avec sa ramure magnifique. J’ai recréé tes yeux, ta bouche, l’ovale de ton visage à partir de la seule photo que j’ai de toi ; je t’ai recréé, tel que je t’imagine : Beauté Sauvage. Beauté, c’est une évidence. Sauvage, comme tu l’as été depuis ma naissance. J’ai choisi cet animal un peu par hasard (et par commodité aussi, devrais-je dire), mais il se trouve qu’il te correspond. Le mâle est polygame, et seule la biche s’occupe du faon. Je ne pouvais mieux choisir…Juste une question, au passage : t’arrive-t-il de penser à moi, un peu ? De te dire que tu as quelque part une fille à qui tu manques et qui voudrait te connaître ? J’en doute, mais le rêve est plus fort. Allons, c’est l’heure de me rendre à l’école et d’affronter mon jury avec mon marsupial. Réflexion faite, j’espère réussir. Je veux que tu sois fier de moi.»

Thomas Degré, extraitde La demoiselle de nulle part (chapitre 14), paru chez Magnitudes