Corrida, Par Amy Lorens.

Corrida, Par Amy Lorens.

Amy Lorens, auteure de la maison, publiera  son premier livre dans la collection F.Files, dans quelques semaines.

 

Je suis fichu. Où que j’aille, ils me retrouveront. Je l’ai su dès lors que je me suis enfui. Toutefois, j’ai l’audace de croire que je vais réussir à m’en sortir. Il me faut à tout prix sauver ma peau – ou ce qu’il en reste. Avancer. Ne pas se retourner.

Je souffle bruyamment en m’efforçant de dissiper mon malaise. Mes lèvres sont anormalement sèches. Je perçois un relent métallique tout au fond de ma gorge. Un filet de sang s’écoule de mon flanc. J’ai été touché, je crois.
Je devrais panser ma blessure, mais je n’ai pas le temps. Si je m’arrête, je meurs. C’est aussi simple que cela.

Cependant que je cours, je me fraye un chemin parmi la foule. Aujourd’hui, c’est jour de fête. La feria comme on l’appelle ici.
Certes, je n’ai pas choisi le meilleur moment pour me fondre dans la masse. Au vu de mon gabarit, je ne sais pas si j’en serais capable, foule ou pas. Rapidement, je rejoins la liesse. Elle me fait penser un peu à un autre rassemblement typique de chez nous : la procession.

Tandis que je recule, un char manque me heurter. Levant les yeux, je distingue un décor aux couleurs de Séville. Un autre représente la fameuse moustache de Salavador Dali, en hommage au peintre. Sur un troisième est surmontée une réplique du célèbre tableau Guernica de Pablo Picasso ainsi qu’un pinceau et une palette. L’Espagne est magnifiquement et justement représentée. Ce si beau pays qui est aussi le mien – ma patrie dans laquelle vit mon cœur, et ce depuis toujours – et dont je suis le digne représentant.

Dans les haut-parleurs, un homme s’exprime en français. Il évoque succinctement le jumelage de la ville de Carrouges, et plus précisément de la fête de la Guibray, avec l’Andalousie.

Les narines dilatées et le souffle rendu saccadé par l’effort, je me retourne, effraie les passants. Des femmes crient, des enfants pleurent en me voyant. J’ai le sentiment d’être un monstre. Et si j’en étais réellement un ? C’est en tout cas ainsi que me perçoivent les gens même si, en mon for intérieur, je veux me convaincre du contraire.

« Madre de Dios », s’écrie l’une d’elle, en attirant son petit contre elle.

Que se passe-t-il ? Pourquoi un tel mouvement de panique ? En serais-je la cause ?

Je n’ai pas choisi d’être la vedette du jour. Croyez-moi. Et pourtant, c’est bel et moi la mascotte de ce jeu stupide et sauvage. Je suis devenu une sorte de rituel.
Faisant fi de ce vent de terreur, je me cache, me dissimule dans les ruelles. A force d’être captif, j’en connais les moindres recoins, les moindres senteurs.

Je poursuis ma course, ralentis à l’intersection d’une autre rue, cependant que le soleil décline lentement, brûlant ma peau devenue cramoisie. La fin est proche. Je le sais. Je le sens.
Je souffre. J’ai mal. J’aimerais que quelqu’un me soigne et me protège. N’importe qui même un enfant, pourvu que l’on me sauve de ce traquenard.

Il me faut trouver un refuge de toute urgence. Ce faisant, loin du tumulte et de la clameur, je reconnais la Plaza Nueva, aux abords de laquelle une musique rythmée et entraînante résonne à mes oreilles, faisant tambouriner mon cœur essoufflé.

Je ralentis, tergiverse, avant de bifurquer sur ma droite. Un château se dessine alors devant moi tel un mirage en plein désert. Une oasis au milieu des palmiers sous un soleil de plomb.
M’avançant prudemment, je perçois le bruit de pas saccadés sur un plancher et reconnais la musique effrénée et entêtante du flamenco.
La femme est jolie. Sensuelle. Féminine. Tout de rouge vêtue – la couleur de la passion –, elle n’a d’yeux que pour son partenaire, lequel la fait tournoyer allègrement et inlassablement. Les deux jeunes gens ne se quittent pas du regard, s’embrasant, se consumant au rythme effréné et langoureux de la musique. Lui la dévore comme on dévorerait un agneau. Elle s’éveille, s’allume sous son regard de braise. Il y a comme de l’amour dans l’air…

Tandis que je me repais de ce spectacle grisant et enivrant, je me détends imperceptiblement. Le public, quant à lui, est conquis. Des applaudissements nourris résonnent dans la douceur du soir. Au loin, je perçois des échos de la fanfare. La fête est partout. Tout à coup, une pensée pour mes camarades de misère s’insinue en moi. Je culpabilise d’être (encore) vivant, d’avoir pu réchapper de justesse à la mort même si je n’ai aucun doute quant à mon sort.
Je me laisse doucement bercer par la musique. Mes membres sont gourds et endoloris. Peut-être devrais-je m’allonger un moment et me reposer un peu. Ne serait-ce pas l’endroit idéal pour m’éteindre, à l’abri des regards ?

Faisant taire la peur logée en moi, je m’allonge sur l’herbe fraîchement tondue avec précaution lorsqu’un cri strident m’arrache un sursaut. Je bondis, vacillant sous mon poids.

« Tous aux abris ! scande une vieille dame dans l’assistance. Il va attaquer ! »

La crispation transparaît sur son visage, creusé par les rides. Tournant la tête, je distingue la jeune danseuse qui se tourne vers son partenaire, lequel l’enveloppe aussitôt de ses bras protecteurs. Celle-ci croise alors mon regard. Dans ses yeux, je lis un mélange de peur et de panique. Ces deux émotions, je les retrouve dans chaque paire d’yeux braqués sur moi – dans les vôtres aussi peutêtre ?

J’essaie de fuir, de m’enfuir, inspirant une goulée d’air comme si c’était la dernière. Bientôt, je rendrai mon dernier souffle. A qui ? Cela, je ne saurais le dire. A mon créateur ? Mon géniteur ?
J’aimerais chérir ces derniers instants de mon passage sur cette Terre. Elle qui m’a vu naître à travers ses yeux clairvoyants et bienveillants.

Soudain, j’aperçois une lueur, puis une silhouette. Puis, une deuxième. Ils ne m’auront pas. Je vais me battre. Jusqu’à mon dernier souffle. Je vais leur montrer de quel bois je me chauffe. Ils n’ont aucun droit sur moi. Ni eux ni personne. Personne.

Plissant les yeux, je ménage le suspense tandis qu’une foule s’est amassée autour de nous. S’ils veulent du spectacle, je vais leur en donner !
Ma haine, je l’expire. La violence est tangible. Je lis dans leurs yeux toute l’horreur, toute la perversité de leur nature. Comme je les plains ! Tout cela pour faire le show ! A leur place, j’aurais honte. Ils me font pitié.

Dans un dernier soupir, je parviens à m’échapper et me mets à courir dans tous les sens. Le petit chauve, dont l’espièglerie m’agace au plus haut point, est véloce. J’ai envie de lui rentrer dedans sans aucune autre forme de procès. Il va voir ce que ça fait de se faire piétiner par plus gros que
soi !

Tandis que je continue de le courser, un autre, ventripotent, me monte dessus et me pique la chair avec sa lance, ce qui m’arrache un cri d’agonie. J’ignore comment, il parvient à garder l’équilibre malgré mes sursauts nerveux.
Me maintenant par les cornes, il réalise habilement une acrobatie, poussé par un élan de zèle. Baissant la tête, je parviens à le faire tomber à terre, pique à mon tour sa chair tendre et dodue avec mes cornes ; je le piétine avec mes pattes. Je le mets à mort.
Je manque heurter des aficionado. Certains encouragent mes attaquants, d’autres vont même jusqu’à parier, mettant ma tête à prix – rien de moins que cela.

Soudain, un troisième homme fonce droit sur moi. Il me saisit par les cojones, me faisant hurler et souffrir atrocement. Que me veulent-ils ? Jusqu’où sont-ils prêts à s’abaisser pour donner un peu de spectacle aux gens ? Où est passée leur humanité ? A-t-on déjà vu un homme se faire battre à mort sur la place publique ?

L’homme me traîne ainsi sur plusieurs mètres. Avant que je m’en rende compte, j’entends le bruit familier d’un loquet se fermant derrière moi. Me voici de nouveau dans l’arène – ma prison.

Mon bourreau agite un drap rouge devant moi. Pas de rouge. Pas de rouge.
Je fulmine. Du sang suinte abondamment de ma chair. Cette fois, je ne me débattrai pas. Je ne m’enfuirai pas. Je n’entrerai pas dans leur jeu. Cette guerilla contre notre espèce. Ce combat n’est pas le mien. Il ne l’a jamais été.
Je pourrais résister, me battre, mais je suis las. Je n’ai plus la force de fuir mon Destin. Je suis vaincu, condamné. La mort est là qui rôde. Elle m’a trouvé.
Je laisse la vie aux autres – les faibles. Ce combat dont j’aurais pu sortir vainqueur, je l’ai perdu, et ce dès le début.

Armés de leurs piques, mes assaillants se dispersent tout autour de moi. Je suis encerclé. Malgré ma colère, je ne bronche pas. J’attends fébrilement ma sentence – la délivrance. Enfin.

La douleur est sourde au début. Ils ne m’ont pas épargné. Ce plaisir sadique dans leurs yeux, ce contentement, cette satisfaction personnelle. Autant de sentiments innommables qui me révulsent et me retournent l’estomac.

Dans un dernier souffle, je tombe à terre, la gueule ouverte, prêt à crever. Enfin. A quitter cette Terre peuplée de démons, de monstres assoiffés de sang.
Mon souffle se fait de plus en plus discret, voire inaudible. Me voilà plongé dans un profond sommeil bienvenu. Les cris et les applaudissements cessent peu à peu, cédant la place à la quiétude.
Toute ma vie, j’aurais été leur jouet. Un infâme spectacle dans lequel les humains auront trouvé leur compte. Ma récompense, si infime soit-elle, aura été de les divertir. Pour le meilleur – leur ferveur – et pour le pire – ma mort.

Tandis que la mort m’enveloppe presque charnellement, je ressens comme un avant-goût de Paradis
– là où mes bourreaux n’ont pas leur place. Je m’en vais vers un monde meilleur.
Je tressaille sous la caresse doucereuse d’un enfant. Du bout des lèvres, il murmure : « Adieu. Repose en paix au paradis des taureaux ». Puis, une peluche à ma propre effigie serrée contre sa poitrine, en guise de dernière image terrestre.