DOUTES, par Zéa Marshall.

DOUTES, par Zéa Marshall.

DOUTES, par Zéa Marshall.

Aimer ?
Sans être broyer de Doutes,
En lâchant prise, …
Aimer.
Quand vous n’avez aucune base, même pas celle de l’amour maternelle, quand vous êtes planquée derrière une carapace pour survivre face aux autres qui vous torture, comment vous réagissez quand deux yeux bleu azur, intenses, viennent chambouler votre vie ?
Au cœur de l’Anjou, des vignes, de son patrimoine incroyable, leur passion dévorante bouleverse les codes : deux êtres, socialement incompatibles, écorchés par la vie. Leur point commun ? S’être forgé seul. Sous leur carapace, une inexpérience des sentiments qu’ils vont apprendre à dompter, qui va les réunir et les détruire. Elle est dingue de cet homme. Son corps appelle le sien. Elle ne peut pas lutter et pourtant, … l’amour la torture de doutes.
Est-ce que pour l’autre, on peut se faire du mal ?
A quel moment, on dit stop ?
La facilité ? Se convaincre que cette relation se résume à des rapports consentants entre adultes. Pour ne pas souffrir, continuer de le toucher, pouvoir s’abandonner dans ses bras, ses mains, se perdre dans ses yeux bleu azur.
Se créer une bulle, naïvement.
Quand la réalité vous rattrape, elle fait mal, oblige à encaisser et bizarrement avancer.
Et vous, jusqu’où avez-vous confiance dans un homme ? Quels sont vos doutes quand vous ouvrez les barrières qui protègent votre cœur ?

« Une plume sans filtre, sincère, avec des idées peu communes. » ( note de la directrice de la collection )

(Il s’agit du premier tome d’une trilogie).

Extrait :
Admise. Les lettres de mon nom se mêlent sur cette liste interminable de résultats. Au milieu des hourras, des cris, des pleurs, je suis seule, stoïque et admire bêtement le mien. Droite comme un I, les poings serrés, mon cœur bat la chamade. Aucune émotion sur mon visage, j’intériorise. Du soulagement, voilà mon ressenti : c’est enfin fini. Admise, est ce que je dois me réjouir ? Non. Un petit rayon de soleil dans ma vie de merde. La fin d’une scolarité interminable. Je suis silencieuse au milieu du brouhaha. Pas comme les filles de ma classe. Adulées, hystériques, leurs parents proches, heureux et fiers, ils s’embrassent, se serrent forts dans leurs bras. Je les matte mine de rien. Cette effusion m’écœure parce que moi, je suis seule comme toujours.
Je sors de mon lycée, reprends mon vélo pour rentrer. Je n’aurai pas de fiesta « fin d’examen, casse boîte et fête foraine ». Je ne suis pas la fille que l’on invite. Transparente. On m’évite. On m’ignore. Même si je criais, je ne suis pas sûre de déclencher une quelconque réaction.
Je parcours les cinq kilomètres de plats, alternés de coteaux en ronchonnant pour une soirée ordinaire en perspective dans cette maison minable où j’habite. Je descends à toute vitesse le grand chemin de terre et de trous qui mène au « Bas Bel Air » : un corps de ferme vieillissant que personne n’a pris le soin de restaurer. J’y vis avec ma mère.
La vue de cette masure ne me remonte pas le moral.
Je pose mon vélo contre la grange. Un petit regard vers le ciel, il est bleu azur aujourd’hui. Je souffle. Lui annoncer ? Dans quel état, elle va être à cette heure de la journée ? Je ferme les yeux, prends mon courage et j’entre. Ma mère est collée dans son canapé, hébétée devant une émission de Télé pourrie, un verre à la main comme d’habitude. Elle ne me remarque pas. Ces yeux sont vitreux, injectés. Elle doit avoir sa dose et planer loin, très loin, … D’habitude, je l’ignore, elle aussi d’ailleurs. Aujourd’hui, c’est un peu jour de fête :
— J’ai mon bac, je tente en lui murmurant.
Aucune réaction. Elle mate son écran, la bouche légèrement entrouverte. Pitoyable. Une petite tape sur son épaule.
— Eh, j’ai mon bac.
Péniblement, elle se tourne et me dévisage comme si j’étais une inconnue, digérant la petite information que je viens de lui donner. Une lueur apparait dans ses yeux, me donnant un léger espoir.
— AH, ton bac, … il faut que tu bosses maintenant.
Elle se retourne vers le poste.
Voilà, les félicitations de ma seule famille. Quand je dis « vie de merde ».
Mon père est décédé, il y a cinq ans. Crise cardiaque, tic, tac, boum, clap de fin. Le résumé de cette tragédie. Les obsèques sous la pluie, une dizaine de personnes que je ne connais pas autour du cercueil. Rigide, figée, je n’ai pas prononcé un mot, pas versé une larme. J’étais ailleurs. Ce sont les seuls souvenirs que j’en garde. Douloureux. Depuis, le temps s’est arrêté. Ma mère est murée dans un silence, dans son monde dont je ne fais pas partie.
Il était mon roc. Enfin je crois. Il faisait que ma vie avait à peu près un sens. Aimant avec maladresse, j’étais sa princesse comme il adorait me le dire. Sa vie avait été compliquée pour peu que j’en connaisse l’histoire : famille d’accueil, atterri en Anjou par hasard, après avoir vécu à Paris, rencontré ma mère et lui avoir fait un gamin. Une vie de patachon faite de combines et de bons plans, tous plus foireux les uns que les autres.
N’empêche que même s’il me laissait souvent seule avec elle, même s’il était loin d’être le père idéal, il essayait de combler le manque maternel, maladroitement. Imaginez ce que cela a pu donner quand je suis devenue, … enfin vous savez, une petite femme pour le dire simplement. Un grand moment de solitude.
Je l’aimais.
Ma mère et moi ? Une relation compliquée entre deux étrangères. Parfois, je me demande si elle m’a enfantée. Rester toutes les deux ? Notre punition. J’envie souvent les filles de mon lycée, celles qui s’engouffrent dans la dernière « Mini » de leurs mères, qui leurs ressemblent comme deux gouttes d’eau et qui se vantent du dernier week-end shopping. Pas nous. Nous crevons la dalle, nous vivons dans un taudis et chaque mois, chaque semaine, chaque jour, c’est la même rengaine, survivre. Aucune complicité. Nous sommes deux colocataires, coincées dans une vie que nous ne désirons pas.
Je sors de la maison et file vers mon coin préféré : un petit talus à l’abri des regards, sous des arbres centenaires, en pleine nature, le seul bruit des oiseaux pour me tenir compagnie, où je me cache, où je me ressource et où je viens dévorer des livres. Un endroit hors du temps qui me protège, me permet de m’évader pour oublier qui je suis et où je vis.
A l’ombre de mes arbres, je réfléchis à mon avenir. Trouver un job ? Ma priorité, numéro un pour une longue liste de bonnes raisons : passer mon permis, m’acheter une voiture, manger, et me tirer de ce bled pourri pour vivre ma Vie. Au plus profond de mon être, j’ai ce sentiment qu’elle ne peut pas se résumer aux années que je viens de passer, qu’un jour j’aurais accompli mon destin. Je serai quelqu’un. Une certitude, elle m’a permis d’accepter toute cette noirceur, m’a fait tout supporter : les railleries, les moqueries, le regard des autres. Comme me l’a dit un jour Allan, assis à côté de moi en cours : « tu es notre Cosette des temps modernes ».
Physiquement, je ne peux pas faire plus désuet. Soyons franche, mon allure est démodée. Vêtements de récup, fripes, l’ensemble ne fait pas vintage ou bobo, plutôt un joli capharnaüm de couleurs passées : la mode, ce n’est pas mon truc. Les vêtements sont un moyen de me protéger comme s’ils avaient ce pouvoir de me créer une armure. J’ai le visage triste avec un regard noir. Je tire mes cheveux, les attachent sans réellement en prendre soin. Je ne me maquille pas, prends des vêtements plus amples pour ne montrer aucune forme de moi. Je
n’attire pas les foules. Personne ne vient spontanément à ma rencontre et cette situation me convient.
Ma vie sera celle que j’ai décidée. Personne ne me l’imposera. Je ne peux compter que sur moi. Et pour se faire, je me formalise un plan d’attaque, maintenant que j’ai mon sésame. Première étape : permis de conduire, …Onéreux, même en le passant dans une auto-école low cost. J’ai besoin d’argent et puis sans voiture, je n’irai pas loin. Je ne me vois pas passer ma vie en Blablacar, ou Blablabus. L’an dernier, pendant les vacances scolaires, j’ai travaillé chez un maraicher. C’était dur, physique mais j’ai gagné quelques euros que j’ai mis au chaud dans ma cagnotte « je me tire d’ici ». Demain, je file à l’agence d’intérim et je ne les lâcherai pas tant qu’ils ne m’auront pas trouvé un job. Je me motive mentalement, allongée sous mes arbres, les yeux perdus dans le vide : courage, courage, bientôt ma vie sera douce.
Je vais vivre une destinée extraordinaire, j’en fais le serment.