Escort, texte envoyé par Corine Laure Brassenx.

Escort, texte envoyé par Corine Laure Brassenx.

Chapitre 1

 

La ville se remet de la léthargie de l’hiver. La Place où siège une imposante cathédrale est noire de touristes qui se pressent en direction de la Tour, perçant le ciel de sa vierge dorée. A l’ombre des tilleuls en fleurs, un parfum intense exhale, aspiré par des dizaines de narines qui palpitent. De l’autre côté de la Place, à la terrasse d’un café, deux jeunes femmes conversent autour d’une eau gazeuse. Elles évoquent Marguerite Duras qu’elles étudient à l’Université. Notamment, Duras et l’amour. Alma et Lou cherchent à connaître cette femme, à entrer dans sa sphère intime.

Les deux amies s’accordent sur l’abondance de son œuvre :

-« On la rencontre en librairie, au cinéma et au théâtre ! Dit Lou.

– Pour moi, Duras s’inscrit dans la modernité tout en étant inclassable ! Répond Alma. »

Lou s’empresse d’ajouter :

– Sa sensibilité aigue nourrissait son art !

Alma de répondre :

– Oui, elle pouvait tout voir, tout comprendre, au delà de son temps et de ses mœurs…

Alma porte à ses lèvres le verre d’eau et se désaltère. Elle réfléchit avant d’aborder « l’Amant » dont la critique à l’époque a été dithyrambique. Même Duras ne s’y attendait pas. Elle avait en effet connu dix années de silence avant d’être couverte de fleurs.

Une petite brise caresse les cheveux des jeunes femmes. D’un geste simultané, elles se recoiffent. Les cheveux longs et mordorés d’Alma tombent sur des épaules fines, soulignés par un chemisier en soie rose. Sa jupe portefeuille noire laisse paraître des jambes galbées et fermes. Lou est plus décontractée. Son sarouel noir aux motifs ethniques s’accorde avec un haut blanc échancré à la poitrine.

Ainsi, les deux étudiantes se rappellent cette scène du film de Jean-Jacques Annaud où Marguerite est à Saigon entre les deux guerres, dans les années vingt. Elle a quinze ans et demi et prend le bac pour traverser le Mékong jusqu’à son pensionnat. Mollement accoudée au bastingage, son allure est singulière et très sensuelle. Sur la tête, elle porte un chapeau d’homme ; un feutre couleur bois de rose au large ruban noir. Aux pieds, des lamés or ; des souliers pour danser qui sont un peu élimés au bout. Et une robe en soie grise, ornée d’une ceinture en strass, met en valeur ses hanches.

-« Cette manière de s’habiller est si contemporaine! Dit Lou.

– En tout cas, le chinois dans la limousine l’a bien remarqué! Sourit Alma.

– Quelle passion entre eux dans cette vaste chambre… Répond Lou. »

Elles se mettent à rêver à ce désir durassien lorsqu’il mue en éblouissement des sens. Marguerite et le chinois exultent dans la contemplation de leur métamorphose. Leurs désirs se consument au gré d’un feu ardent. Leur force s’amplifie dans le raffinement des corps cuisant sous un soleil imaginaire… Sans relâche, irrésistiblement, ils se confondent en une folle étreinte. Le lit est un champ de bataille où les bouches s’engloutissent. Vertige. Nous ne savons pas jusqu’où ira la beauté de ce mouvement qui, en parade voluptueuse, les arrache à la médiocrité du réel.

Duras ne savait pas qu’elle aimait le chinois, elle n’en voulait qu’à son argent !

Dans l’esprit de Lou, c’est son absence qui va le lui révéler…

Plus tard Duras révèlera que c’est cet amour là, ce désir central, lui inspira l’ensemble de son œuvre.

Des flâneurs et des vagabonds filent à portée de regard. Le temps urbain s’égrène lentement sous un soleil battant. Alma commande un café noisette et une autre eau gazeuse pour Lou. Bien décidées à se confier, elles alternent entre sourire et gravité. En effet, elles se connaissent depuis le début de leurs études. Alma aimerait que sa thèse soit financée. Il lui faut aussi le soutien d’un Directeur de thèse. Lou effleure doucement l’épaule d’Alma pour la rassurer. Celle-ci apprécie la chaleur  que lui procure Lou et lui caresse délicatement la joue en retour. Elles se sont toujours soutenues pour affronter les épreuves de la vie. Lou pense que si Alma obtient un contrat doctoral, cela lui permettra d’enseigner pendant ses années de recherche. Lou quant à elle tentera un concours pour travailler en bibliothèque.

Non loin de la Tour apparaît Hervé Devessière. Alma le hèle discrètement depuis la terrasse. Il est leur maître de conférence. Son complet gris rehausse sa prestance naturelle. Le regard affable, il leur serre la main et prend place auprès d’elle avec assurance. Timidement, Alma lui propose une consommation. Cette présence inattendue génère une tension intérieure chez elle tandis que Lou, plus sûr d’elle même, improvise un numéro de charme. Alma sait que chez Lou c’est toujours fulgurant au début puis cela retombe comme un soufflet. A l’inverse, Alma est une braise couvée sous la cendre. Elle se dit : Devessière pourrait il me plaire ? Pourrais-je avoir une relation intime avec lui ? Et dans cet ordre dans lequel Alma se complait, vient en premier lieu l’accord des chairs et seulement ensuite l’esprit. Est ce qu’il peut être mon Directeur de thèse ? Alma, comme un vampire, désire extraire la substantifique moelle de Devessière afin d’obtenir ce qu’il y a de plus précieux et de plus profond chez lui. Lou peaufine sa parade de séduction, Alma n’en est pas jalouse. Tout au contraire, cela la titille d’observer sa complice. Enhardie, elle tente un regard insistant vers l’universitaire qui se tourne vers elle.

Il prend la parole à propos des études d’Alma. Le maître de conférence lui conseille de rendre un très bon mémoire de Master 2 et qu’elle prenne soin de se positionner parmi les étudiants les plus prometteurs. Si Alma n’obtient pas une excellente mention au mémoire de recherche ainsi que son agrégation, son avenir universitaire restera très incertain. Alma acquiesce dissimulant un embarras naissant. En effet, l’exigence de son projet l’affecte d’une vive émotion malgré que ses résultats soient remarquables. Piquée de scepticisme, elle a eu à lutter contre cette entrave à son évolution. C’est ce doute perpétuel qui l’amène à produire un travail titanesque afin d’acquérir toujours plus de connaissances. Elle s’imagine déjà reconnue par ses pairs. De ce désir de perfection naît la maîtrise de soi.

Alma s’enivre secrètement du regard de Devessière, qui la fait entrer dans un univers qui n’est pas le sien et qu’elle souhaite conquérir. L’apport nourricier de ses paroles vient  éclairer l’abstraction du monde universitaire et décoder son langage. Il intervient à nouveau sentant d’expérience le trouble d’Alma. Selon lui, la principale difficulté est qu’elle se fasse confiance afin d’exprimer un point de vue personnel. Puis se tournant vers Lou, il les incite toutes deux à sortir du cadre et à véritablement défendre leurs idées dans la conduite du mémoire.

-« Sachez faire preuve de sens critique et ayez une grande ouverture d’esprit toujours dans une perspective d’analyse et de contextualisation des œuvres. Affirme t-il d’un ton presque péremptoire.

Des artistes de rue s’installent à proximité de la terrasse et commence une performance. Ils se mettent à chanter l’Ave Maria. Des passants ravis s’agglutinent autour d’eux. Leur pouvoir d’attraction est si fort qu’Alma va déposer une pièce dans leur chapeau.

 

Chapitre 2

Alma s’imprègne de Duras, de son insaisissable personnalité. Du fait de sa notoriété, ses paroles avaient un poids, sa voix presque lyrique, son aspect austère qualifié de style Duras. Ce qu’elle préférait avant tout, c’était écrire dans une invention perpétuelle afin d’atteindre la vérité. Elle ignorait qui en elle écrivait. Qu’est ce qu’écrire ?

Dans une humilité de tous les jours, elle tentait de toucher les mots et d’en être touchée à son tour. Alma absorbe Duras sans jugements préconçus. Ce lien unique demeure plus fort que l’amitié. Elle prend tout de ce monstre sacré pour se construire. Car elle aussi souhaite écrire et décrypter le monde, ce qui est déjà là à la portée de tous. Alma recherche la connaissance implicite, ce qui se dit au delà des mots. Ce que les mots ne peuvent contenir, leur limitation. Frontière entre les mots et l’impensable.

Cette immersion d’Alma dans Duras fait naître la force d’être comme la mère nourrit l’enfant. L’importance du modèle pour advenir à soi même. Il s’agit bien là de savoir qu’est ce qu’être une femme aujourd’hui ? Que sa parole soit entendue dans le corps social. La parole de Duras sonnait juste, habitée par la justice, le combat, le communisme.

Et quand Duras affirme qu’il serait orgueilleux de penser que l’on est seul quand on écrit. Alma a déjà éprouvé cette force qui la dépasse et qui s’empare d’elle. Non l’écrivain n’est jamais seul. Alma entend cette petite voix intérieure qui dicte les mots et qu’il faut attraper dans leur vélocité ; car ils ne se présentent pas deux fois.

Alma étreint Duras dans une approche multi dimensionnelle, dans la totalité de son être.

Pour comprendre Duras, il faut regarder ses méandres. Duras buvait, elle était alcoolique. Ce fut comme une injure lorsqu’elle l’apprit des autres.

Alma pense que la tentation de l’alcool qui est un fléau légal, ouvre la voie des profondeurs de l’être. L’obscurité et la lumière. L’obscurité en soi surgit de la nuit et de l’inconscient profond ; nos souvenirs enfouis dans le système nerveux. La lumière en soi serait la quête de l’illumination qui nécessite d’accepter nos ténèbres, de les traverser pour s’exposer à la lumière.

L’alcoolique, homme ou femme n’a pas trouvé le divin. Selon Duras « l’alcool ne console en rien, il ne meuble pas les espaces psychologiques de l’individu, il ne remplace que le manque de Dieu. » L’alcoolique refuse de voir ses peurs et ses angoisses en face. Il préfère anesthésier des émotions trop fortes pour ne pas souffrir. La peur de résoudre ses énigmes émotionnelles. Il se désinhibe un instant puis vomit son histoire. L’alcool vient embrumer toute l’activité inconsciente et instinctive de l’être. D’après Duras « l’alcool a été fait pour supporter le vide de l’univers, le balancement des planètes, leur rotation imperturbable dans l’espace, leur silencieuse indifférence à l’endroit de votre douleur. » Et cette douleur, qu’en est-il pour Duras ? L’abîme en elle, Alma l’ignore. Cela appartient à Duras.

L’alcool chez la femme est un sujet tabou, Alma le sait, sa mère a tendance à boire. Et la honte aussi qui s’empare de celui qui boit. Duras est allé jusqu’à l’obsession buvant jour et nuit toutes les deux heures. Quand la cuite exceptionnelle cède la place à la cuite chronique, la dépendance devient alors totale. Duras confie « J’étais retirée du monde, inatteignable, mais pas saoule. »

Alma s’interroge ? Qu’est ce qui a poussé Duras à s’être conduite à la frontière de la destruction ? A t’elle eu l’opportunité d’ôter le masque ? L’ordre caché de l’alcoolique qui rivalise d’astuces pour masquer sa difficulté d’être. En soi, l’alcoolique n’est jamais lui même.

Alma pourrait spéculer ainsi à l’infini puis, répondant à l’appel de la tentation, elle se sert un verre de vin en hommage à Duras. Elle a déniché pour cela un petit Bandol bien fruité. Le précieux nectar coule sur les parois du verre laissant paraître des larmes sirupeuses et rouges. A la première gorgée, son sang ne fait qu’un tour. Bas les masques, se dit elle, la vie est extraordinaire ! Mais où en est elle de sa vie relationnelle ? Il est temps pour Alma de faire des choix sociaux et émotionnels au lieu d’être choisie.

Assise devant l’ordinateur, sa main en quelques clics accède au site sur lequel elle est abonnée pour des rencontres éphémères. Sa configuration spatiale est bien agencée et ornée de cœurs palpitants. Icône Coup de cœur comme la flèche de Cupidon pointée en soi. Icône Messagerie au détour d’un rêve épistolaire. Le Tchat pour la spontanéité. Et le Livre d’or anoblissant le système qui est bien rôdé. Tout s’inscrit sur le bandeau supérieur de la toile comme des portes ouvertes vers l’infini des possibles,  la rencontre virtuelle.

Alma découvre qu’elle a reçu des messages. S’appliquant à les lire, l’un d’eux retient son attention par la qualité de son style et la nature de la demande, franche et directe. L’homme en question est à la recherche d’une expérience assez classique avec le fantasme de payer une femme pour passer du temps avec elle et surtout d’en être dominée sexuellement. La femme qu’il recherche ne doit pas être une professionnelle. Ils communiquent tout de suite par Skype, l’attraction a été irrésistible et immédiate. Elle découvre alors un jeune homme séduisant, intelligent mais maladivement timide. Après quoi il lui confie qu’il a des attentes très précises en terme de scénario pour l’expérience. Il ajoute qu’il ne souhaite pas être vu avec elle dans un lieu public.

Il lui demande de porter des bas, une robe en soie et des talons. A son arrivée, elle doit prendre place dans un fauteuil. Là, il remet à Alma une enveloppe cachetée contenant 300 euros qu’elle doit compter devant lui. Ensuite, il faut qu’elle lui assure que la somme est conforme. Après ce protocole, il lui demande de se mettre nue et de défiler devant lui sans échanger de parole. C’est la virginité d’Alma en tant qu’escort qui l’amène à fantasmer ; le fait qu’il s’agisse de la première fois qu’elle vend son corps, ainsi de la pervertir. Pour la suite, il s’en remet à elle, souhaitant lâcher les rênes. Ils décident de fixer un rendez vous chez lui dès le lendemain après midi.

Galvanisée, Alma se sert un deuxième verre qui décuple son euphorie. Elle se dit qu’elle a peut être trouvé une réponse à ses difficultés financières ! Elle essaye une robe, puis deux, puis trois. Lorsque son regard rencontre le miroir, elle perçoit sa sensualité comme une révélation. Le pèlerin aurait été dérouté de son chemin… Certes, elle est irrésistiblement jolie. Tout en elle indique qu’il n’y a rien à ajouter et rien à ôter.

 

Chapitre 3

Alma prend l’initiative de la relation physique. Maintenant, elle jouit d’une certaine autorité et laisse libre court à son imagination. Lui demandant de se coucher sur le ventre, il s’exécute sans résistance. Elle dit :

  • « Ressens tes tensions et tes émotions, abandonne toi à un voyage intérieur … »

Elle l’incite à aller vers une véritable introspection. Sa peau d’un joli hâle est clairsemée de grains de beauté telle une constellation d’étoiles. Grand et mince avec des attaches fines, son charme inspire Alma d’autant plus qu’elle est payée pour cela. Prenant son rôle avec légèreté, elle prépare dans une coupelle un mélange d’huiles essentielles qu’elle met au bain-marie ; de l’orange douce pour la détente, du citron pour la vitalité et du cèdre de l’Atlas pour la force. Alma pressent pour lui un besoin de lenteur et de profondeur avec une huile riche.

Elle ferme les volets, allume quelques bougies et un encens d’Auroville. Alma a les idées claires ; ses gestes presque sacralisés. Elle sait comment se mettre à la place de l’autre et répondre à ses besoins. Avec le dos de la main, elle fait plusieurs effleurements légers et harmonieux. Cela déclenche en lui une vague de frissons qu’elle remarque aussitôt. Les atomes du jeune homme baignent dans l’immensité de l’univers, Alma les guide à la place qu’ils méritent. Balayant tout le corps de ses mains, elle amplifie graduellement le contact ; de pressions glissées en pressions appuyées, elle insiste sur les zones particulièrement tendues. Massant délicatement ses muscles et ses articulations, Alma va au delà du corps, elle perçoit l’âme impalpable, s’y fond, et prépare le terrain d’une sexualité sacrée.

Il inspire profondément comme pour lâcher avec ses préoccupations. Les yeux fermés, elle s’abandonne totalement au soin en une sorte de transe. Ce qu’elle lui donne est une nourriture du corps, des sens et de l’âme entre vibration et grande détente intérieure. Un retour dans la matrice originelle… Un laisser aller à un toucher voluptueux… Un contact suave et éthéré… Un enveloppement de chaleur… Dans les mains d’Alma, il retrouve l’innocence de son enfance, le visage transformé, les traits juvéniles.

Doucement, elle l’incite à se retourner sur le dos pour découvrir qu’il a une forte érection. Prenant son sexe dans la main, Alma lui met un préservatif et l’introduit en elle. Campée sur lui, elle amorce des mouvements lents d’avant en arrière dans la plénitude de deux sexes bien accordés. Puis, retenant son souffle, elle se met à contracter fortement son périnée afin de l’absorber, le prendre, l’attirer en elle avec une force venue des entrailles de la terre.  Les yeux ouverts, il contemple la beauté du corps d’Alma, la lourdeur de ses seins laiteux qu’il se met à palper à pleine main. Envahi par des vagues de plaisir, il n’y tient plus. Dans l’étau d’Alma, entre relâchement et contraction, il monte en lui une onde incontrôlée qui le submerge. Il se met à jouir avec férocité et un râle profond s’échappe de sa gorge.

Victorieuse, Alma se rhabille à la hâte, prend son argent et quitte l’appartement sans un mot comme il le lui avait demandé. Une vague d’euphorie l’envahit dans la rue écrasée de soleil. Elle prend conscience de ce qu’elle vient de réaliser, une possibilité de vie parallèle à l’abri du besoin, la perspective d’une confortable aisance lui permettant de s’acheter de beaux vêtements, de la lingerie, des chaussures, des produits de beauté, des bijoux et parfums, une nourriture de qualité. Mais aussi une mise en danger d’elle même dans l’aspect éventuellement dégradant de l’expérience après coup. Elle a l’énergie de la jeunesse qui explose avec un but déterminé, l’autonomie.

 

Chapitre 4

Ce soir Alma rejoint Yves au club. L’entrée, laquée de noir est close ; il faut sonner pour signaler sa présence. Un store rouge surplombe le pas de porte et donne l’impression d’être protégé et initié au secret du lieu. Le judas optique s’ouvre et un homme corpulent au cou de toro apparaît, articulant quelques mots de bienvenue, il leur ouvre le passage. L’accueil chaleureux n’enlève rien au charme de l’hôtesse vêtue d’un body en cuir bleu pétrole et de bas résille, soulignant des jambes fuselées. Elle les débarrasse de leurs vêtements en leur remettant les tickets du vestiaire.

  • Cela fait longtemps que vous n’êtes pas venus ! Dit elle avec un large sourire.
  • C’est que nous n’abusons pas des bonnes choses ! S’amuse Yves.

La longue robe noire d’Alma, fendue jusqu’au haut de la cuisse et échancrée dans le dos, laisse paraître sa chute de rein. Tout deux commandent du champagne au bar en acajou massif avant de s’enfoncer dans le velours rouge et moelleux des fauteuils. La lumière tamisée est diffusée par des lampes art déco multicolores, posées sur de petites tables rondes. Quelques couples discutent au bar pendant que d’autres observent vaguement le va et vient des hôtesses, assis sur des tabourets américains, ils sirotent une consommation. De la salsa en vogue génère une ambiance tonique, chaude et joyeuse.

Le champagne pétille dans les flûtes comme Alma d’ailleurs qui ne dissimule pas son ardeur. Le tintement de leurs verres qui s’entrechoquent laisse pressentir le relief de la soirée. De nouveaux clients font leur entrée. Deux travestis en tenue de secrétaire s’installent au bar. L’air pincé, ils portent des perruques blond platine. Alma les observe à la dérobée tendant l’oreille à Yves qui ne manque pas de faire une remarque légère lui volant ainsi un sourire contenu. Au fond de la salle, la scène encadrée de vastes miroirs, réfléchie les faisceaux lumineux d’une boule à facette. A gauche une barre verticale attend les plus audacieux.

Puis soudain, la salle se remplit d’une foule éclectique. Femmes au maquillage outrancier, strass, robe en satin ourlée de fil de soie, mini jupe en cuir rouge… Hommes cravatés, complet gris, bleu ou noir parfaitement ajustés. Le lieu semble accueillir l’humanité dans ce qu’elle a d’instinctif, la force animale dans l’amorce du mouvement des corps qui s’entrelacent.

Alma se lève et se dirige vers les toilettes prenant un couloir sombre et étroit. Un inconnu arrive à sa hauteur, un métis à qui elle sourit. Il dit :

  • Ca va ?
  • Oui et vous ?

En réponse, il dépose à la volée un baiser sur ses lèvres. Alma éclate de rire avant de se sauver aux toilettes. Pas mal ! Se dit elle dans une appropriation instantanée du corps de l’autre. Alma n’a pas encore intégré les codes du lieu, ce n’est que la deuxième fois qu’elle vient. De retour auprès de Yves, elle s’aperçoit que l’inconnu embrasse une autre femme. Une pointe de déception s’empare d’elle, vite consolée par son verre de champagne, elle accepte la constante mutation du réel. Yves s’encanaille déjà avec une créature de la nuit ; décolleté vertigineux, longue chevelure brune et faux cils. Les conversations fusent offrant un océan de possibilités. Alma sait qu’elle doit s’ouvrir aux autres et partager.

Grace Jones avec son « I’ve seen that face before » retentie. Inspirée et prenant son courage à deux mains, Alma se dirige vers la scène déserte et s’empare de la barre verticale pour un numéro de séduction, au rythme lancinant du Libertango. Alma pointe son regard vers l’horizon et se contorsionne en mouvements ondulatoires. Arrimée par les mains, un genou fléchi, elle dévoile des jambes souples et extensibles. Aux pieds, elle porte des talons aiguilles chics et intemporels. Devenant le point de mire de l’assistance, elle laisse apparaître une épaule sensuelle et esquisse une oeillade en signe d’ouverture. Dopée de confiance en soi et d’adrénaline, Alma est rejointe par des femmes solidaires ; elles-mêmes en quête de sensations fortes et de révolution intérieure. Alma se reflète dans les yeux des autres comme d’infinis miroirs.

La scène devient le lieu de l’improvisation de soi dans un spectacle tentaculaire aux facettes multiples. La performance accomplie, Alma retourne à côté de Yves qui la congratule :

  • Tu as été somptueuse!
  • Merci mon Yves ! J’avais un de ces tracs!

Tout deux s’éclipsent discrètement passant par le fumoir avant de rejoindre un couloir labyrinthique qui dessert plusieurs chambres et leur secret d’alcôve. Dans l’une d’elle à la luminosité faible, un couple se donne du plaisir sur un lit en forme de cœur. Emoustillée, Alma succombe à l’attraction érotique, contemplant ce jeu interdit, situé entre animalité et désir. Yves la regarde et tente un baiser mais elle se détourne continuant à observer le couple intimement relié. Une lumière violette baigne les contorsions des corps à l’affut de la caresse qui déchaine les passions. L’odeur du sexe a quelque chose d’émotionnelle. Alma se sent comme dans une matière cotonneuse. Là, tout devient possible mais elle n’est pas prête à se désinhiber totalement.

 

Chapitre 5

Le lendemain matin, Alma s’est levée tard. Comme un ressort et remplie d’une nouvelle énergie, elle prend son élan pour élaborer une stratégie de vie susceptible de lui faire gagner de l’argent. Sa libération sexuelle récente et la découverte de son pouvoir d’attraction vont de pair avec un certain dévoiement dans lequel elle découvre sa féminité. Ni nymphette, ni Lolita, ni femme enfant, ni femme adulte, Alma est en gestation d’elle même avec l’émergence d’une individualité forte. Elle prend sa source dans la beauté, le plus sublime des plaisirs.

Rassemblant ses idées, elle rédige sur papier libre le texte destiné à son annonce d’accompagnatrice de charme. « Je me prénomme Chiara, je suis une jeune escort française de 24 ans. Indépendante et cultivée, je suis capable de tenir une conversation spécialisée. Je propose des massages érotiques préliminaires avant de vous inondez de plaisirs charnels. C’est avec lascivité, raffinement et ouverture d’esprit que je m’offre à vous sans complexes ni tabous. Ma silhouette, très féminine est dotée de courbes généreuses et harmonieuses. L’un de mes atouts reste ma poitrine voluptueuse qui ne manque pas d’éloges et d’adoration. J’aime la séduction, la discussion et la tendresse. Votre plaisir demeure ma priorité et mon unique désir, mais il n’est pas interdit de m’en procurer…Je serai l’espace d’un instant votre tendre amante et votre confidente. Mes services s’adressent aux hommes courtois, distingués et de bonne éducation. Je vous reçois à mon domicile dont je vous préciserai l’adresse après entretien.»

Alma se donne le temps de la réflexion et de l’organisation avant de publier sur le site spécialisé. Elle doit modifier l’agencement et la décoration de son studio sans que cela ne lui coûte trop cher. Souhaitant enrichir son réseaux de nouveaux contacts susceptibles d’influer sur sa condition de vie, elle sait qu’elle aime suffisamment le sexe pour y parvenir. Pas nécessairement attirée par le luxe, Alma apprécie tout ce qui amplifie sa féminité avec un goût prononcé pour la séduction. Ce nouveau cycle de vie est placé sous le signe de l’instinct, elle en a la témérité et l’audace en laissant s’exprimer en elle-même les forces animales. Les sens n’ont pas de limites, se dit elle. Elle choisira les hommes en les passant au peigne fin. Selon Alma, la morale est faite de peurs. Elle est prête à voir l’immense marécage de ses pulsions, les sublimes comme les ténébreuses. Tel un four brûlant, son sexe se met à exhaler de désirs dans les abîmes de son inconscient.

De l’ocre pour les murs, du pourpre pour les tentures et le couvre lit, agrémenteront le nid d’Alma. Elle devra aussi investir dans des dessous chics qu’elle portera entre autre pour la séance de photographie avec Lou, afin de prendre quelques clichés d’elle même sous différents angles. Elle saura se priver sur les dépenses quotidiennes pour se les offrir. Elle décide de se contenter de sa robe noire et de celle en soie pour commencer. Sentant monter à l’intérieur d’elle-même l’expression d’un incommensurable chaos, l’ange et le démon s’emmêlent imperceptiblement.

Pour ne pas se perdre, Alma se replonge dans Duras. A travers le labyrinthe de ses mots, elle se cherche. Duras est le pilier à partir duquel elle demeure dans la réceptivité et l’accumulation d’informations. Alma est touchée lorsque Duras évoque la mort de sa mère ; « J’ai embrassé le front glacé. Dit elle.» Dans cette position de non retour, elle pense à la sienne qui souffre tant depuis le décès de son père. S’étant mise à boire, sa mère s’est repliée sur elle,  enfermée dans le chagrin. Alma redoute la perspective de se retrouver seule au monde, ce moment ultime où le corps de la mère aimée est froid, cette perte impensable qui l’oblige à la responsabilité d’être.

Pour Duras, il en est autrement : « Je n’avais pas de peine pour cette femme morte et cet homme qui pleurait, son fils. Je n’en ai plus jamais eu. » Le jour de cet enterrement est particulier, Duras a un amant avec qui elle fait l’amour et s’adonne à la boisson. Le poids de la mère s’écroule dans un gouffre et la libère du contentieux ; l’éducation toxique qu’elle a reçue. Coupant définitivement le cordon, elle dit : « J’ai consenti aux dispositions testamentaires de ma mère, je me suis déshéritée. »

Alma chérit sa mère qui a tout donné pour son éducation, elle supporte mal de la voir se détruire et espère en secret une amélioration de son état. Elle décide de lui faire une petite visite en début d’après midi, après quoi elle fera quelques achats et joindra Lou pour les photos.

 

Chapitre 6

Dans la rue, Alma marche d’un pas alerte pour rejoindre le tramway. Bondé, celui ci l’amène chez sa mère qui habite une maison de ville. Elle observe des visages accablés de fatigue, sans ressources et sans réjouissance, pendant que d’autres, les yeux rivés sur leurs portables, s’enferment. Afin d’échapper à cette mécanique humaine, elle plonge son regard vers l’extérieur et contemple l’imposante façade à colonnades en pierre du théâtre. Les magasins de luxe défilent portant ostensiblement les dernières tendances en matière de mode. Alma connaît une boutique de lingerie fine non loin de ce quartier. Arrivée à destination, elle descend du tramway et prend la première rue à droite.

A hauteur de la maison de sa mère, elle constate que les volets sont fermés. Cela l’inquiète aussitôt, elle frappe à la porte tout en introduisant la clé dans la serrure. Pénétrant dans le couloir, elle appelle sa mère qui ne répond pas. Appelant une deuxième fois, elle la retrouve inconsciente dans le salon couchée sur le canapé.

  • Maman qu’est ce qui se passe ? Dit-elle en tapotant ses joues.

Emergeant peu à peu de sa torpeur, sa mère éclate d’un rire nerveux.

  • Tu m’as fait une de ces peurs ! S’offusque Alma.
  • Les peurs empoisonnent nos vies…Balbutie la mère soudainement emplie de tristesse.

Alma se dirige vers la salle de bain pour lui passer sur le visage une serviette humide. Avec beaucoup de précaution, elle la rafraîchit insistant au niveau du front et de la nuque.

Alma a bien vu une bouteille de rhum sur le sol au dessous de la table basse. C’était un peu comme si Duras lui disait : « Pendant la semaine, j’étais seule dans la grande maison, c’est là que l’alcool a pris tout son sens. L’alcool fait résonner la solitude et il finit par faire qu’on la préfère à tout.» Dans l’isolement du deuil, il en est de même pour sa mère qui se console en formant un couple fusionnel avec l’alcool. Alma ouvre les volets puis remarque dans la lumière l’épaississement des traits de sa mère. Elle ne veut ni la juger, ni lui faire la morale, cela n’aurait aucun effet. Alors, la prenant dans ses bras, elle lui dit : « Papa et toi, vous êtes à présent libérés de cette maladie… Je suis là maman et je t’aime ». L’émotion les submerge laissant couler des larmes. Alma sait qu’il faut traverser la douleur pour trouver la force de renaître.

Sa mère s’était vidée de sa substance et de son énergie en prodiguant des soins à son père pendant sa fin de vie. Alité, il ne mangeait plus et son corps décharné soulevait le cœur. Alma lui donnait beaucoup d’affection l’assurant de son amour, et son père le lui rendait enfin. Sa tendresse pour lui émanait des profondeurs de son être comme une réponse au manque qu’il avait laissé en elle. Il n’a jamais été très démonstratif dans le domaine des sentiments. A cet instant, Alma se sent seule et cela la conduit à l’impuissance. Comment aider sa mère à se libérer de sa gangue ? Celle-ci avait toujours eu tendance au sacrifice pour le bénéfice des autres en négligeant de prendre soin d’elle. Finalement, Alma décide de rester elle-même afin de montrer à sa mère comment on rayonne du goût de vivre. Elle aimerait que cela soit contagieux !

  • « Ne laisse pas les mauvaises pensées t’envahir… Allez viens prendre un peu le soleil ! » Propose Alma.
  • Je t’offre un petit remontant ? répond sa mère ».

Alma accepte d’un air complice en souriant. Le jardin resplendit de fleurs éphémères qui offrent une myriade de couleurs chargées de pigments naturels. Elle décide de faire un bouquet de Lilas mauve qu’elle offrira à sa mère. Deux sapins de Noel plantés par son père trônent majestueusement tel un mur végétal au fond du jardin. Des hortensias et de vastes lauriers roses attendent l’été pour fleurir. Les deux femmes trinquent l’une à son mari, l’autre à son père :

  • « Tu peux t’occuper du jardin ! Suggère Alma.
  • Ca viendra, je n’en ai pas la force pour le moment. Dit sa mère. »

Le chant des oiseaux omniprésent caresse leurs oreilles attentives. Baignée de lumière, Alma ressent soudain, une joie ineffable. Prenant congés, elle serre sa mère dans les bras, fort, très fort.

 

Chapitre 7

Alma a trouvé des sous-vêtements de charme. Arrivée au domicile de Lou, elle s’empresse d’ouvrir son paquet. Les jeunes femmes sont en effervescence. Lou  félicite son amie pour la qualité de son goût. « Magnifique, ca va t’aller à ravir ! Dit elle ». Passionnée de photographie, Lou possède un bon appareil avec objectif et un kit d’éclairage. Alma s’enfonce dans la salle de bain pour l’essayage. Lou effectue quelques réglages en professionnelle. Elle s’est spécialisée dans les portraits. Son œil artiste sait capter l’indicible d’un regard, la force animale d’un corps, un choc esthétique. Il s’agissait de faire ressortir la vitalité, la sensibilité et la sensualité d’Alma. Elle l’aide à préparer le terrain d’une nouvelle vie et la perçoit comme une source  irriguant de féminité. Avant tout charnelle, Alma est une invitation au plaisir, au bouleversement des sens. Hypnotique, elle déclenche l’irrésistible désir et la tentation des pulsions.

Lorsque qu’Alma apparait dans l’entrebâillement de la porte, elle éclate de beauté. Lou la boit des yeux portant une main à sa bouche en signe d’admiration. Son corps galbé dans une guêpière noire ornée de fines broderies rouges souligne ses seins pommelés. Un slip italien en tulle aux coutures florales laisse paraître des fesses rebondies et maintenues à l’arrière par un laçage en satin. A la taille, un porte jarretelle en dentelle noire la place dans une séduction sans faille. Des bas en soie surfilés à mi cuisses donnent à ses jambes un contour gracieux. Les pieds chaussés d’escarpins, elle griffe légèrement le sol de ses pas.

  • « Tu vas te mettre devant la tenture. Improvise un enchainement de postures et je te mitraille ! » Dit Lou.

Solaire et chic, Alma en confiance s’adonne au jeu où la coquetterie flirte avec la provocation. Lascivement, elle prend des poses dans la juste mesure de ses charmes. Lou se positionne sous différents angles saisissant les images en cascade.

Un genou crevant le lit, elle peigne sa chevelure d’un geste assuré. Puis, enchassée comme un bijou dans son écrin, Alma joue avec son slip découvrant la ligne de ses hanches plantureuses. La voracité de sa bouche rouge coquelicot confine aux délices de l’éphémère. Ses yeux charbonneux changeraient en sel n’importe quelle créature. Maintenant sur le ventre, une main derrière la nuque, son corps cambré engloutit tous les egos de ceux qui ne vont pas tarder à la découvrir.

La séance terminée, elles se servent une bière s’installant devant l’ordinateur pour la sélection des photos. Alma, d’un œil averti en choisit six ; trois en pied et trois autres où elle est allongée. Globalement, les photos sont en tout point remarquables attestant de la maîtrise de Lou dans l’art du cadrage et de l’angle de prise de vue. Elle sait voir ce que les autres ne perçoivent pas, transformant Alma en égérie.

Glissant peu à peu dans la peau d’une séductrice, Alma est prête à s’investir dans une relation affective et sexuelle. Elle cible deux catégories d’hommes, un épicurien ou à la limite un nostalgique chez qui elle pourrait redessiner les contours de la jeunesse. Surtout pas un laissé pour compte, un pervers ou un dominateur ! Un homme capable de cheminer dans des régions très subtiles de l’être… Un homme cultivé, attentionné mais pas collant, doux mais pas mou, généreux à souhait, sensible mais pas trop, affectueux sans être dégoulinant, optimiste sans être rêveur, pragmatique mais s’intéressant à l’invisible, exigeant et perfectionniste, intellectuel, ouvert d’esprit, sociable, aimant apprendre, à l’écoute, créatif, anticonformiste, ayant un bon sens de l’humour.

  • Contente toi déjà de trouver un mec ! Dit Lou taquine.
  • Non ! Je préfère placer la barre haut… Assure Alma.

 

Chapitre 8

Elle pénètre dans l’antre de la connaissance ; les livres comme un viatique pour recréer le monde et avoir un regard neuf sur lui. La chaleur du mois de juillet est happée par la fraîcheur de la climatisation qui la fait frissonner. Vêtue d’une jupe à volant multicolore et d’un cache cœur noir moulant, elle perçoit, plus que nul part ailleurs, la sensualité du lieu. Certains clients musardent dans cet espace qui transcende leur quotidien. D’autres concentrés sur un ouvrage trouvent des réponses à leur curiosité. Tant d’histoires d’hommes et de femmes, tant de réflexions et de pensées fleurissent les rayonnages ; forcent  le respect et suscite l’humilité chez le visiteur. Alma a conscience des trésors qui y sont enfouis, chaque rayon ayant sa spécialité. Elle avance à pas mesurés mais sûrs, dans la librairie vers le département de littérature. Son regard se porte sur les nouveautés qui sont mises en évidence sur des tables. Recherchant avant tout une lecture récréative, elle se procure le dernier roman de Philip Djian « A l’aube » et lit la quatrième de couverture. L’histoire se déroule aux Etats Unis, une jeune femme et son frère autiste réapprennent à vivre ensemble après le décès de leurs parents dans un accident de voiture. Mais finalement, elle jette son dévolu sur le roman de Dan Festinger ; « Le mystère de la création » ; un bibliothécaire créé un espace dédié aux manuscrits refusés par les éditeurs. Elle en lit l’incipit et décide de l’acheter. Ici les regards se croisent ; des femmes en robes légères, des hommes décontractés. Alma devine les préoccupations et la sensibilité de chacun en fonction des livres qu’ils consultent. S’imaginant tous les scénarios…

L’écrivain, poète et essayiste Albert Satanama donne une conférence pour son dernier roman dans les salons de la librairie. Il reste deux heures à Alma avant que cela commence. Sans nul doute, il va y avoir beaucoup de monde. La presse sera présente.

  • Je cherche un livre sur Duras un peu original? Demande t’elle à un vendeur.

Ce dernier se dirige vers le rayon et balaye de ses doigts les livres avant d’en retirer un.

  • Voici un livre d’entretiens par Jean Pierre Ceton. Dit le vendeur, professionnel.

Alma remercie et se met à lire avec attention. Une phrase qu’elle ne comprend pas au prime abord retient son intérêt. « On n’écrit pas du tout au même endroit que les hommes. Et quand les femmes n’écrivent pas dans le lieu du désir, elles n’écrivent pas, elles sont dans le plagiat. » C’est bien ce principe féminin du désir qu’il s’agit de défendre pour écrire un livre libre. Se dit elle. L’intuition, l’inspiration, l’imagination et la sensibilité enracinent le désir de créer, le désir d’écrire.

A sa droite, une très belle femme féline à la peau mate feuillette un livre, Alma l’observe à la dérobée ce qui la déconcentre. Celle-ci porte une robe blanche avec des motifs coquelicot. Puis le regard d’Alma devient plus adhésif se surprenant elle- même de l’intensité de son émoi. Cet attrait soudain et animal la remplit d’excitation. Elle s’imagine l’aborder, peut être va t’elle se rendre à la conférence ? Puis la femme se tourne vers elle et esquisse un sourire. Elle a senti l’intérêt que lui porte Alma, elle a l’habitude du regard des autres. Souvent, elle l’ignore mais en la circonstance, elle a eu envie d’y répondre.

Après avoir réglée ses achats, Alma décide de se rapprocher du lieu de la conférence, déjà dans la rue une foule s’agglutine devant la porte ouverte des salons de la librairie. S’insinuant à l’intérieur d’un vieil immeuble bourgeois, elle monte au deuxième étage pendant que ses pieds foulent des marches en pierre. La salle de conférence où s’aligne des chaises de réunion face à une large table rehaussée est illuminée par quatre portes-fenêtres en bois encadrées de rideaux en velours bleu. Sur la table, trois micros et des bouteilles d’eau présagent que le lieu sera consacré à l’écoute d’une personnalité. Alma finit par trouver une place. Elle éteint son téléphone et observe le public. Les conversations fusent à un volume cependant modéré. A quelques mètres, elle aperçoit la femme qui avait suscité son intérêt. Elle s’attarde sur sa nuque puis contemple le profil de son visage noble avant de descendre sur le dessin ferme de ses bras. Décidément, elle est irrésistible ! Se dit-elle. La presse est en train de s’installer ; le journaliste portant à son épaule une caméra. L’arrivée de l’écrivain est imminente, Alma jubile intérieurement. Pour la première fois, elle le verra en chair et en os. Le côté atypique et décalé de Satanama lui convient, elle l’écoute à chacune de ses apparitions médiatiques. Bien malgré lui, il attire souvent la controverse et il suffit qu’il soit en bonne forme pour bien s’en sortir. Elle ne saurait dire pour quelle raison ses interventions sont de l’ordre du spectacle, de l’événement.

Un représentant de la librairie s’assoie à la table tandis que l’auteur à l’allure d’un savant fou contemporain, les yeux masqués par des lunettes noires, fait son entrée suivi d’un journaliste. Le public se lève et l’encense d’applaudissements. Il règne dans l’assistance une sorte de joie collective. Un mélange d’engouement et d’enthousiasme envahit Alma. Satanama est son écrivain de prédilection et le voir en personne demeure une circonstance exaltante. Le temps de l’installation de chacun, le public se rassoie dans un silence monacal. Satanama retirant ses lunettes, se sert un verre d’eau et balaye du regard la salle avant que le journaliste prenne la parole pour l’introduction.

  • Bonjour et bienvenue à cette rencontre avec Dan Satanama, auteur de « L’illusion de nous-même» qui a obtenu le prix Goncourt cette année. La première idée qui me vient avant d’aborder votre livre, c’est que vous aimez particulièrement cette librairie. Pour quelles raisons Dan Satanama ?

Il conçoit que c’est une bonne question. Pour lui évidement, il y a beaucoup de livres mais il ne peut pas garantir qu’il y en a plus que dans d’autres qu’il a déjà visitées. Il pense que c’est en grande partie la multiplicité des entrées déjà. Cela donne une impression de richesse extraordinaire. En plus, une fois rentré, tout communique. Donc, on n’a pas du tout l’impression de l’hypermarché, bien qu’il aime bien les hypermarchés ! On a l’impression de multiples petites pièces comme l’appartement de rêve que décrit Perec au début des « choses » en fait. On a beaucoup de petites pièces ou grandes d’ailleurs, différentes à tous points de vue. Ca, c’est pour lui très très agréable…

 

Chapitre 9

L’été s’amorce et la plénitude du soleil réhausse le hâle d’Alma. C’est alors qu’elle rencontre Djil sur le net, c’est un client important avec qui elle doit passer une semaine sur un voilier en Grèce. Un soir alors que dans le cockpit du bateau « Le Martial », les senteurs marines du port de pêche exhalent le poisson frais, il lui parle de ce mot qu’il a tenté dans sa vie de mettre en cage. « Normal, je suis architecte ! », dit il. Mais les cinq lettres du mot comme cinq oiseaux sauvages ont démoli la cage. « Quel oiseleur saurait vite rassembler les oiseaux et reconstruire le mot ? » demande t’il à Alma dans un éclat de rire. Djil est un poète, un artiste, un créateur. Son regard audacieux derrière ses lunettes rondes exprime une grande sensibilité.

  • Chérie, tu es le printemps, tu es la renaissance dans la fraîcheur et la joie ! Pourquoi es-tu silencieuse ? Demande t’il.
  • Parce que je suis une contemplative …
  • Moi je n’ai jamais été aussi vivant, adolescent, je ne te l’ai jamais dit, pas le temps car juste on se voit et … On se quitte ! Tu es ma cocaïne ! Le matin, j’ai envie de te dire bonjour ma came, peux-tu te joindre à moi pour un voyage particulier ?
  • C’est à dire ?
  • Un voyage dans une autre réalité, pas comme avec tes clients ! Une expérience mystique où nos pensées se rejoignent et nos corps hermaphrodites ne font qu’un !

Djil se distingue des autres clients assoiffés de sexe par la nature de sa demande. Il refuse le discours commercial d’Alma. Pour lui, la sexualité est un chemin vers le divin et non une mécanique bien rôdée qui fait tourner le monde dans un commerce inéquitable. Il lui révèle que chez les indiens, cette connaissance est bien comprise depuis fort longtemps dans le Kama-Soutra ainsi que chez les musulmans dans le Kama Sourate. Ce savoir invite à mener une vie sexuelle épanouie afin de maintenir le Dharma, c’est à dire l’ordre du monde. Il ajoute que ce n’est pas par hasard si les pays où la violence et l’instabilité politique sont les plus grandes comme par exemple en Afganistan, il s’avère que la sexualité est la plus contrôlée, la plus taboue. La frustration sexuelle génère des effets délétères sur la société et les relations entre homme et femme.

  • Je te raconte tout ça car maintenant nous sommes rentrés dans une étape de vraie rencontre, dit il.
  • C’est vrai qu’au début nos rapports physiques étaient ordinaires puis petit à petit j’ai aimé t’écouter, parler avec toi…
  • J’aimerai te faire participer à mon désir… Alma, je préfère passer une heure avec toi à échanger et partager nos désirs, en caresses et toucher pour se découvrir, découvrir nos corps et même nos âmes !
  • Cela risque de prendre du temps et de te couter cher…

Djil décide de l’amener dormir en mer, faire un mouillage à l’ancre. Ils respirent à plein poumon en direction de l’île d’Antrogos, la plus orientales des Cyclades à l’est de Mandarin. Depuis Taxos, cela représente une heure de navigation avec des conditions météo favorables. Djil connaît un joli mouillage sur la côte ouest de la presqu’île de Saltoussa.

– Le coin était un repère de pirates jusqu’au 19 ième siècle! Dit il.

– Interessant! Peut être y-a-t’il un trésor à débusquer?

– Le trésor, c’est toi…

Djil navigue au près à deux kilomètres de la côte. Non loin se tiennent deux îlots rocheux. Le voilier fend la mer à proximité du premier îlot. Jugeant qu’il est inutile de virer de bord, il maintient son cap sous pilote électrique. Alma offre son visage au coucher de soleil emplie de béatitude. Mais soudain, le bateau n’a plus assez de puissance pour faire du près, les voiles se mettent à claquer. La force du vent étant insuffisante, le voilier se met à dériver perdant ainsi son cap. Après avoir passé le premier rocher, les vagues poussent l’embarcation sur le deuxième îlot. Là, tout bascule! La quille heurte les hauts fonds et s’empale sur les récifs à fleur d’eau. A ce moment là, Djil consulte le gps dans la cabine pour faire un point de carte ; ce qui l’empêche de réagir immédiatement. Alma, inexpérimentée, lui demande d’intervenir. Sans doute, par excés de confiance et d’euphorie, il ne s’est pas tenu sur ses gardes. Son sang ne fait qu’un tour. Il saute dans le cockpit pour reprendre le contrôle du voilier. Mais il n’y a pas assez de vent pour tenter la moindre manoeuvre et la coque s’abîme en raclant la roche laissant le bateau couché contre l’écueil. Alma, prise par l’angoisse se met à pleurer.