Ils sont beaux tes yeux, par Tiffany Ducloy.

Ils sont beaux tes yeux, par Tiffany Ducloy.

Auteure de la collection Nouvelles pages, son premier livre, Sans papiers et sans pieds, sortira courant juin en librairie. Une jeune auteure à suivre, active, dotée d’un style qui s’affirme de mois en mois, très certainement une plume importante de demain.

YLR

 

Vendredi 29 Mai 2020
J’ai été faire des courses au supermarché. Ce n’était pas une super idée, mais ça m’a fait marcher.
Je suis passée aux caisses rapide, c’était long. J’ai payé et rangé mes emplettes dans mon tote bag en tissu.
Pour sortir du magasin, il fallait passer devant les trois agents de sécurité. Pour sortir du magasin, il fallait passer devant leurs trois pairs d’yeux.
Mon sac à main sur mon épaule droite, mon tote bag sur mon épaule gauche, ma pizza cheesy et mon paquet de chips sur les bras. Je leur ai dit au revoir une première fois. Personne ne m’a répondu. Je me suis arrêtée et j’ai dit au revoir une deuxième fois. Ma voix était plus franche, plus audible et plus assurée. Aucun de leurs six yeux n’a daigné se poser sur moi, aucune de leur trois bouches n’a émis un sourire ni même esquissé un sourire poli et entendu.
Pour faire honneur à ma nationalité française, je suis partie en ronchonnant parce que « dans ce pays, on est malpoli. « Les gens ont été élevés avec les poules et ils devraient bouffer des graines. »
À peine dehors, j’évite le « eye contact » avec la jeune femme qui mendie à mes pieds. Un homme m’arrête et me demande 2 euros. Il me surprend et il me fait un peu peur. Il s’approche un peu trop près, je recule, je me reprends, je le regarde, ça le surprend, je crois qu’il se méprend.
Je réponds que je n’ai pas de monnaie. Il me sourit. Je repars en marchant. Je n’ai que cinq minutes avant d’arriver chez moi. Il me suit. Il marche trop près de moi. Ca suffit. Il me fixe. Un sourire dégueulasse de cannibale brutal imprimé sur sa gueule oppressante d’animal en rut.
Je m’arrête de marcher. Je répète :
– Je t’ai dit que je n’avais pas de monnaie.
– Oui.
Il me regarde, je le regarde, il me regarde, il me regarde encore, il me regarde plus fort, il me regarde toujours, il me regarde au secours !
– Ils sont beaux tes yeux.
Généralement, après cette phrase, je réponds : « tu as de la chance parce qu’en plus, j’en ai deux ! » Mais aujourd’hui, je n’ai pas eu envie de rigoler. Les trois couillons qui vigilent n’avaient pas eu envie d’être courtois et de me dire au revoir. Je n’avais pas envie d’être agréable. J’ai fait mes courses comme toute personne lambda, j’aimerais rentrer chez moi dans l’anonymat.
Je reprends, un peu plus fort pour tenir en alerte les autres passants impatients :
– Tu vas me suivre jusqu’à chez moi ? Question rhétorique.
– Oui, comme ça, je pourrais regarder plus longtemps tes yeux.
– Dans ce cas, je vais remettre mes lunettes de soleil.
Et j’ai repris mon chemin, le buste aussi droit que possible, les fesses qui se déhanchaient le moins possible, la démarche froide qui sillonnait dans l’air chaud.

Je suis en colère. J’en ai marre de me laisser faire.
Je suis en colère. Je lève mon majeur en l’air.
Je suis en colère. Je ne veux plus plaire.
Bien évidemment, un compliment, c’est agréable. Bien évidemment, un con qui ment, c’est ingérable. Toutes les flatteries sont bonnes pour mettre la belle flattée dans le lit de la bête flottante. Toutes les louanges sont bonnes pourvues que la belle obéisse à la bête et écarte les jambes pour se faire forniquer comme une bête.
Je demande simplement de pouvoir aller faire des courses sans avoir l’impression que le soleil leur a grillé les neurones. Je demande sincèrement de pouvoir faire du sport pour le plaisir plutôt que pour me sentir prête en cas d’attaque. Je demande franchement à ces crèves la dalle de me laisser prendre le soleil dans un parc, de me laisser porter mes vêtements d’étés sans me sentir désabusée, de me laisser sourire et rire sans y voir un jeu de séduction, de me laisser aller chez le coiffeur pour mon propre plaisir, de me laisser attendre dans une file d’attente sans me jeter des regards avides, de me laisser aller chercher du pain sans avoir envie de plonger ses doigts dans ma mie moelleuse, de me laisser boire un verre avec mes amis sans avoir envie de mettre vos lèvres sur ma paille, de me laisser manger au restaurant sans me regarder avec gloutonnerie, de me laisser m’étirer sans avoir envie de me tronquer. Merde, j’ai aussi envie de vivre sans sentir des regards déshabilleurs, sans sentir des regards d’artilleurs, sans sentir des regards de violeur.
Vos envies malsaines, vous pouvez vous les mettre là où je pense.