La Tige verte… Vertige. Par Patricia Vidal.

La Tige verte… Vertige. Par Patricia Vidal.

 

Le boulot à la clinique mutualiste de Béziers… Les horaires de nuit… La peur, la solitude parfois face à des situations difficiles.
Des détresses humaines, les confidences des patients…on était obligé d’être un peu psychologues parfois.
J’ai vécu aussi grands moments de frayeur face au défi de maintenir quelqu’un en vie coûte que coûte.
Je me souviens d’un soir… J’avais fait ma « tournée » comme on disait.
Quelques antalgiques, quelques mots de réconfort, rien de grave… Je me pose enfin. Ouf, la nuit s’annonce calme…
Tout à coup… Une sonnette… je râle.  » Ah non ! Je l’ai vu il y a cinq minutes! » c’est un jeune de dix neuf ans opéré des amygdales et il sort demain !
J’y vais sans hâte… et là, à peine dans la chambre c’est l’horreur ! Il gît à terre ! Les yeux révulsés en arrêt cardio-respiratoire…
Je me précipite sur la sonnette pour appeler ma collègue… et je masse, je masse, je souffle…

Le médecin arrive très vite… il prend le relais et le gars est sauvé.
Revenue dans mon bureau, je m’effondre…

Je tremble, je pleure… J’ai eu la trouille de ma vie.
Le chirurgien me tend un mouchoir.
On se fait un café…
– Pourquoi tu pleures?
– Je lui ai cassé trois côtes…
Le médecin me donne une bourrade et éclate de rire.
Les relations avec les médecins, chirurgiens, anesthésistes étaient empreintes de coup de cœur et de coup de gueule… C’était une façon de décharger le trop plein de stress… ils tenaient des propos un peu  » gras  » parfois, qui au début me laissaient sans voix… Sauf un jour. Je me souviens :
C’était au bloc opératoire. Cela faisait plus de deux heures que nous œuvrions sur un ventre ouvert, moi, avec les écarteurs et le jeune toubib, face à moi, avec ses bistouris… Silence dans la salle, l’instrumentiste était efficace et rapide, l’anesthésiste, assis à côté du patient endormi.
Tout à coup mon regard a croisé le regard du toubib… Sous le masque et le calot, seuls les yeux parlaient. Et tout à coup, je ne sais quelle mouche l’a piqué ! De sa voix docte et calme, il m’a dit :
– Il paraît que vous vous soignez par les plantes, Patricia ?
Surprise… Je lui ai répondu
– non…docteur…
Et là, il m’a asséné:
– Dommage… Vous auriez pu me sucer la tige.
J’ai rougi sous le masque et je ne sais toujours pas pourquoi, je lui ai répondu du tac au tac :
– une tige docteur… De la façon dont vous en parlez sans cesse, j’ai cru qu’il s’agissait d’un tronc.
L’intervention s’est terminé dans un lourd silence.
Dès la fin de l’intervention  je n’ai pas demandé mon reste. J’étais consciente que je l’avais vexé.
Je n’ai pas dormi de la nuit et je le fuyais les jours qui ont suivi.
Quand je l’ai croisé, quelques jours plus tard… Il est revenu vers moi et m’a dit :
– Désolé Patricia, puis-je vous offrir un restaurant ? Pour me faire pardonner…
C’était un brave garçon.

Patricia Vidal (copyright )