L’AUDACE, Solange Schneider.

L’AUDACE, Solange Schneider.

  • Mais qu’est-ce que tu crois ? Que le journal va couvrir indéfiniment tes conneries ?

Vincent n’osa pas répondre, préférant attendre que passe l’orage. Son chef d’agence était rouge de colère, et en un sens, il pouvait le comprendre…

Il repensa à la veille, à l’audace qu’il avait eue : suivre ce type dans la ruelle sombre sans qu’il s’en aperçoive, et mieux encore, se faufiler presque en même temps que lui dans la salle.

Le bruit l’avait effrayé sur le moment, et les lumières aussi : violentes, multicolores, comme les vêtements que portaient les gens. Des déguisements, des masques, des robes excentriques, invraisemblables. Ils s’étaient sans doute changés sur place, fourrant les costumes dans des sacs recouverts de boîtes de céréales qu’ils avaient transportés dans les rues, pour faire croire qu’ils rentraient chez eux avec des courses alimentaires.

S’ils étaient découverts, ils risquaient gros : quinze ans d’emprisonnement, ou une amende, dans le meilleur des cas. Et ils seraient fichés, à vie. L’infamie se portait au doigt, à la main droite : une sorte de bague munie d’une puce, et qui ressemblait à une alliance. Elle permettait surtout d’informer des moindres déplacements de celui ou celle qui la portait. Vincent le savait, il en avait rédigé, des articles, au début : il racontait comment des personnes « bien sous tous rapports » avaient enfreint la loi, le stratagème qu’elles avaient mis au point et qui avait échoué, les conséquences qui en découlaient.

À présent, Vincent était lassé d’arpenter la ville vide, sa carte de presse dans sa poche, le regard tourné vers l’immense ciel bleu et le toit des immeubles haussmanniens. Il voulait autre chose, raconter « la vraie vie » qui se déroulait en secret, dans les sous-sols improvisés en salles des fêtes. Comme la vie d’avant, celle qui existait encore quelques années plus tôt. Les premières tentatives de Vincent avaient coûté cher à l’agence de presse, très cher : plusieurs centaines d’euros d’amende. Il avait failli perdre son job, quinze jours plus tôt, avait dû raconter une histoire invraisemblable de panne d’essence, de guet-apens…

Vincent n’écoutait plus son chef d’agence en train de fulminer… Il entendait vaguement des phrases qui ne faisaient plus sens, au fond de lui : « Tu sais ce que tu dois faire, dans ces cas-là, espèce d’idiot ! »

Son obsession, c’était d’y retourner : se faufiler dans cette salle insonorisée, s’imprégner des parfums de la fête, comme la veille, caché derrière un énorme poteau. Oui, les regarder danser et rire ensemble, il avait besoin de ça pour subsister, et puis, peut-être qu’en transportant de façon discrète un loup noir et une cape, il pourrait se changer pour ensuite, se mêler à la fête…

  • Tu m’as bien compris ? vociféra son chef d’agence, en tendant une feuille imprimée sous son nez. Là, tu signes là, et tu arrêtes de faire le con !

Vincent signa le document sans le lire, en songeant à la fête à venir. Si toutefois elle aurait bien lieu au même endroit, à la même heure « plus cinq ». C’était généralement ainsi que ça se passait, on ajoutait un chiffre qui indiquait que la fête se tiendrait tant de jours plus tard, tant d’heures plus tard. Si ses calculs étaient exacts, la prochaine fête dans ce sous-sol aurait lieu ce samedi, à minuit. C’était toujours risqué de faire ça un samedi, beaucoup de gens ne travaillaient pas et risquaient de les repérer.

En rentrant chez lui, Vincent sentit les souvenirs affluer, telles des vagues : au début, le Gouvernement leur avait dit que les citoyens devaient agir ainsi « pour leur bien ». Il y avait un virus dangereux qui se propageait à une allure folle, c’était une question de santé publique : il fallait se protéger, se calfeutrer, ne pas se regrouper, et motiver le moindre déplacement à l’aide d’une fiche dûment remplie et signée, précisant le motif : courses alimentaires, visite médicale, raison professionnelle… Plus aucune festivité n’était tolérée…

Vincent avait le droit de sortir, d’aller et venir presque à sa guise : la presse n’était pas officiellement muselée.

Mais puisque les spectacles étaient tous annulés, que les cinémas, restaurants ainsi que tous lieux culturels ou d’échanges avaient fermé leurs portes, Vincent s’était retrouvé à interviewer les rares passants, expliquant qu’ils rentraient chez eux, montrant le ticket de caisse de la pharmacie ou de l’épicerie la plus proche, une « sortie autorisée ». À l’époque, les gens pouvaient encore promener leur chien, rapidement certes, mais c’était déjà ça.

Et puis, les chiens avaient été interdits. Pour permettre de mieux limiter les déplacements, « pour la sécurité », avait décrété le Gouvernement. Il fallait aussi porter un masque sur le visage, le voisin pouvait être dangereux, le moindre contact avec lui ou toute personne était susceptible de transmettre le virus. Les hôpitaux étaient pleins, répétait le Gouvernement, ils débordaient, le personnel médical était à bout. Pourtant, là où Vincent avait tiqué, c’était au niveau des chiffres : la grippe saisonnière ne présentait pas des signes plus alarmants que celle de l’an passé, mais savait-on jamais ? La grippe espagnole du début du siècle dernier avait été peu virulente, avant de décimer les populations…

Vincent avait voulu publier des chiffres, des graphiques, des données exactes. Son chef d’agence avait alors sursauté :

  • Mais tu es dingue, ou quoi ?

  • Informer, c’est pas un peu notre boulot, non ? avait rétorqué Vincent.

  • Informer, oui… mais pas dans ces circonstances.

Ses yeux s’était perdu dans le vague, et Vincent avait insisté jusqu’à ce que son chef lui réponde :

  • Écoute, Vincent, on ne peut pas. Il y va de la santé publique… et puis, on a des ordres !

Vincent s’était tu, mais s’était demandé de quels « ordres » il s’agissait, au juste… Et qu’est-ce qu’il fallait faire : est-ce qu’il fallait fuir quelque part, oui mais où ? Tous les pays étaient en train de fermer leurs frontières, invoquant la même raison : une grippe saisonnière qui finalement, ne faisait pas plus de morts que l’an dernier…

Alors, il était resté dans le même groupe de presse qui l’avait embauché à ses débuts, qui avait changé de nom, et surtout, qui avait changé ses méthodes, réduisant à néant la marge de manœuvre des journalistes.

Vincent avait bien songé à travailler pour la presse souterraine, ainsi qu’on l’appelait, mais il risquait gros, et puis, qui la lisait ? Ceux qui étaient déjà convaincus que cette vie entravée n’était plus possible, mais qui ne savaient pas quoi faire pour changer les choses… à part organiser des rassemblements et des fêtes souterraines et interdites.

***

À onze heures quarante-cinq, Vincent sortit de chez lui en faisant le moins de bruit possible dans la cage d’escalier : des voisins mal intentionnés pouvaient le voir, surtout un samedi soir… Il avait finalement opté pour une cape en tissu léger, dissimulée sous son manteau d’hiver, et un loup noir qu’il avait glissé dans sa poche.

En arrivant, il eut d’abord un doute tant les immeubles se ressemblaient tous, mais c’était bien le même numéro, et la bonne rue. Il poussa la porte entrouverte de l’immeuble, tourna à droite, puis à gauche et aperçut la porte menant au sous-sol. Il se prépara à dire le code, qui serait inévitablement « moins cinq », c’est-à-dire, la référence au jour et à l’heure de la précédente fête. Il était excité à l’idée de retrouver cette foule qui tournoyait, en cette période de Carnaval que presque tous avaient oublié, sauf les Italiens. Il avait repéré des accents, des mots, des expressions…

Vincent actionna la poignée de la porte qui s’ouvrit sans résistance. Il descendit l’escalier en ciment, poursuivit le même dédale de couloirs que la dernière fois, et arriva à l’endroit où se tenait la fête, cinq jours plus tôt. Il crut d’abord s’être trompé, à cause du silence qui régnait dans la salle immense, imprégnée de pénombre.

Au bout d’un long moment, ses yeux s’étant habitués à cette pénombre, il crut distinguer quelque chose d’étrange, comme un bruit étouffé. Il pensa que la fête avait lieu un peu plus loin et se mit à avancer, mais il trébucha soudain et s’arrêta net en apercevant des formes : trois ombres assises sur des chaises, trois formes humaines. Pris de panique, il voulut faire demi-tour. C’est alors qu’il sentit le métal froid posé sur sa tempe, en même temps qu’une lumière puissante et blanche jaillissait du plafonnier. Il hurla.

Devant lui, une vision d’horreur. Et puis cette voix, derrière lui… cette voix si familière :

  • Je t’avais bien dit d’arrêter de faire le con ! murmura dans son dos son chef d’agence.

Sous ses yeux, sa femme et ses deux filles, ligotées sur les chaises, la tête pendant sur leur menton.

  • Assassinées ! Vous les avez assassinées ! hurla Vincent, en tombant sur ses genoux, sous la violence du choc et du coup lancé dans ses reins.

Trois « Gardiens sanitaires », les miliciens de l’Armée, étaient présents. L’un d’eux s’approcha, dit quelques mots à son chef. Il sortit la feuille que Vincent avait signée l’autre jour, sans y prendre garde, et lut : « Je m’engage à signaler aux Forces armées, les Gardiens sanitaires, tout contrevenant à la loi, telle que décrétée officiellement, et ce, dans les délais les plus brefs, que ces contrevenants me soient connus ou inconnus. Si je m’y oppose, en refusant de dénoncer tout regroupement d’individus, les sanctions encourues, outre quinze ans de prison et cent-mille euros d’amende, pourront s’élargir à ma famille, entraînant, en cas de récidive, la possibilité de leur exécution immédiate par les Gardiens sanitaires de la République ».

  • Les ordres, c’est les ordres… je t’avais dit de faire gaffe, Vincent ! C’est une question de santé publique… tu ne peux pas jouer avec ça, c’est trop grave !

Vincent crut déceler un accent de tristesse dans la voix de son chef, juste avant d’entendre le bruit métallique d’une arme à feu…