LE CHIEN JAUNE par Solange Schneider.

LE CHIEN JAUNE par Solange Schneider.

– Tu oublies l’attestation !
– La boîte à lettres n’est qu’à cinq mètres de la maison, je t’en prie, Georges, arrête !

Estelle regarda son mari d’un œil clair, malgré la fatigue accumulée au cours des jours sans lumière, ces jours passés confinés dans leur maison de campagne, près de Bordeaux. Même si l’endroit était spacieux et si joli d’habitude, en été, tout était devenu si… différent.

Ils avaient fait leurs bagages et pris la voiture afin de quitter au plus vite la capitale, dès l’annonce des premières restrictions : ils ne voulaient pas se retrouver coincés dans leur appartement d’éternels citadins.

Le plus dur ? Ne pas savoir combien de temps…
Les règles changeaient chaque jour, il fallait sans cesse s’adapter.
Au début, les habitants avaient reçu un message sur leur téléphone mobile, leur enjoignant de rester chez eux afin de « ne pas propager le virus »… Mais au sujet du virus, les informations étaient vagues et contradictoires. Les ordres, eux, étaient rapidement devenus stricts et précis :

Une dérogation. Il fallait désormais une dérogation pour se déplacer, même autour de sa propre maison : « au-delà d’un mètre, l’attestation est nécessaire, stipulant le motif de votre déplacement ».

–  Je ne vais tout de même pas remplir et signer une dérogation de déplacement pour chercher le courrier dans la boîte à lettres, enfin ! s’énerva Estelle, méprisant du regard le papier que son mari lui tendait.
–  Dans ce cas, je vais y aller moi-même, répondit Georges d’un ton sec. Je n’ai aucune envie de payer une amende au montant astronomique, comme la dernière fois !

Ils s’agaçaient ces derniers temps, à tourner tous deux en rond dans le même espace, sans autre occupation que d’aller chercher des nouvelles sur la toile du net. Après, il fallait trier les informations, tenter de démêler le vrai du faux, mais sur quelle base ? Et puis, le montant de l’amende ne cessait d’augmenter : insignifiante au début du confinement, elle s’élevait désormais à 3000 euros. A défaut, les forces de l’ordre étaient autorisées à saisir une pièce du mobilier d’un montant égal à celui de l’amende.

Si Estelle et Georges avaient bien tenté de ruser, au tout début, ils y avaient vite renoncé : des drones les surveillaient en permanence, et au bout de la troisième amende, assortie d’une garde à vue au commissariat de Police, qui avait duré seize heures, le couple avait fini par se conformer aux directives imposées « pour que le virus ne se propage pas ».
Les médias montraient des images terribles de malades intubés, d’hôpitaux surchargés et de cadavres entassés sur la glace d’une patinoire, faute de place dans des morgues… Mais faire cinq mètres jusqu’à la boîte à lettres n’allait tout de même pas propager le virus, à moins qu’on ne leur ait pas tout dit ? Sinon, il y avait une autre solution autorisée pour sortir : promener le chien.

Estelle passa rapidement la laisse au cou de leur chien jaune de taille moyenne, et l’animal se mit à frétiller, remuant la queue. Le couple l’avait adopté quelques années plus tôt, alors qu’il n’était encore qu’un chiot, sans pedigree certes, mais si… affectueux !

– Je vais sortir Lettie, au moins, c’est encore autorisé et ça me dégourdira les jambes ! imposa Estelle, en piochant dans la pile d’attestations déjà prêtes celle qui convenait à la sortie avec un animal de compagnie. Elle y ajouta la date ainsi que la durée de la sortie : samedi 23 avril 2025, sortie de 15h à 16h.

Georges lâcha prise et regarda s’éloigner la silhouette menue de sa femme, accompagnée de la masse de poils jaunes de Lettie. Le chien trémoussait son derrière en marchant, et Georges se surprit à sourire. Il riait peu, ces derniers temps, à cause du confinement et du climat de peur qui régnait, à la ville comme à la campagne.

Le premier quart d’heure passa vite pour Georges, qui profita de l’absence de sa femme afin de s’installer confortablement dans la véranda, avec son paquet de biscuits préférés. C’était la dernière boîte, il faudrait songer à bientôt « faire des courses », ce qui était devenu très compliqué, ces derniers jours : les magasins peinaient à s’approvisionner à cause du manque de trains de marchandises que les cheminots étaient de moins en moins autorisés à conduire, mais aussi, parce qu’il fallait à présent tout un équipement : masque spécial et gants chirurgicaux, ainsi qu’une combinaison de protection en matière fine mais étanche. Georges avait, à chaque fois, l’impression de se transformer en cosmonaute…

C’est dans la demi-heure qui suivit que l’impensable eut lieu, mais Georges ne le vit pas…

Le soleil aveuglait Estelle, malgré des températures assez fraîches en ce printemps, et elle plaça sa main en visière pour ne pas être éblouie. Lettie se mit à japper en grattant le sol, heureux de ce ciel bleu, du soleil sur son pelage comme une caresse. Le chien ne le vit pas s’approcher, trop occupé à ses jeux. Estelle ôta la main de son visage, cherchant l’attestation, soudain inquiète, ne la trouvant pas… 3000 euros d’amende, Georges serait furieux ! Il fallait qu’elle trouve ce maudit papier. Elle chercha encore, tandis qu’une voix masculine résonna tout près d’elle :

– Vous savez que c’est interdit, madame ?

Estelle leva les yeux vers l’homme en uniforme, sans comprendre pourquoi il la contrôlait au plus fort de l’épidémie, alors qu’il portait lui-même une tenue dépourvue de toute protection : ni masque, ni combinaison.

– J’ai l’attestation, affirma-t-elle en sortant avec soulagement le papier froissé mais dûment rempli, qu’elle avait fourré à toute allure dans sa poche, au moment de sortir.
– Attestation ou pas, c’est interdit, madame, répliqua l’officier de Police, sur un ton n’admettant aucune discussion.
– Je ne comprends pas, tenta néanmoins Estelle, en montrant le papier. J’ai pourtant coché la bonne case : « Sortie d’une heure autorisée avec un animal de compagnie nécessitant d’effectuer ses besoins ».

Lettie posa ses grands yeux bruns sur le policier, et Estelle se dit que le chien tentait de l’amadouer. En général, ça marchait plutôt bien… Bien sûr, il ne fallait pas avoir peur des chiens, mais franchement, qui pouvait bien s’effrayer en voyant un animal comme Lettie ?

Soudain, tout alla très vite : Lettie se mit à aboyer joyeusement, et s’approcha du policier qui maintenait une distance de deux mètres entre eux. Estelle n’eut pas le temps de crier, juste celui d’écarquiller ses yeux bleus, incrédule : devant elle, la masse jaune de Lettie se recroquevilla en un dernier soubresaut, un faible gémissement sortant de sa gueule encore ouverte. Sa jolie gueule qui semblait sourire, et qui n’aboierait plus jamais.

L’homme en uniforme rangea son arme et dit :

– Les chiens sont interdits depuis hier, madame. Ils sont porteurs du virus. La prochaine fois, renseignez-vous à temps avant de sortir.

Le vent souffla dans les poils de Lettie, soulevant sa fourrure jaune tachée de sang.