Le métronome de nos Ames, Suite Didier Betmalle

Finalement, je vous poste la suite…. Didier est le seul lecteur à ma connaissance à avoir lu tous mes livres !

Je lui dédie donc cet hommage via L’Edredon !

« ….. La rage de dire chez Mélanie Talcott engendre une profusion de personnagesincarnés à un tel degré de vérité que ce ne sont pas des protagonistes que le lecteur rencontre, mais des individus, des personnes quil écoute, subjugué par leur aisance à exprimer avec raffinement et vigueur leurs expériences, leurs convictions, leurs sentiments profonds, parfois avec la véhémence et la dureté de ceux qui donnent sans retenue, comme dans un combat à égalité où, assuré des capacités de lautre à les recevoir et les digérer, on ne retient plus ses coups.

Des coups de ce genre, il en pleut sur Amah, tout au long de son voyage, distribués par tous ceux qui laiment et laccompagnent. Il y a ainsi des lieux et des moments clefs où la parole vraie joue un rôle déterminant :

Neill, son ami et patron, à Cork : « — Amah, il te faudra comprendre ce que signifie réellement la souffrance. Elle ne se résume pas à la douleur. Pour qui sait y être attentif, elle correspond aussi à l’ouverture dun nouveau territoire. Tu es au bord de ce territoire et tu dois le conquérir. »

Sarah, la femme de son oncle David, à Galway : « — Au fond, nous sommes tous des voyageurs, des émigrés. Il n’y a pas une seule personne au monde qui ne le soit pas ! Pourquoi ? Parce que nous sommes tous hantés par la nostalgie d’un moment de l’enfance où nous avons été particulièrement heureux. Ou plus exactement innocents, et bon dieu, que ne donnerait-on pas pour retrouver ce moment ! »

Pia, magnifique nonagénaire excentrique, amie dAedan, à Venise : « Ne pleure pas, jeune fille. Lamour est intemporel, immuable, inconditionnel et existe au-delà du terrestre. Vivants ou disparus, nous restons liés les uns aux autres. L’éloignement et la mort nabrogent jamais cette loi. Car cest une loi. Tous les êtres que jaime ou que jai aimés continuent dirradier leur présence en moi. »

Shirin, la femme du maître de musique, à Istamboul : « — Vois-tu Amah, on ne sort jamais de soi, on ne fait qu’intégrer lautre, me dit-elle doucement. »

et Ratan, l’ami d’enfance, partout et toujours aux côtés d’Amah : « — Tu sais Princesse, pour atteindre le but, il faut savoir aussi labandonner. »

Il faut prendre le temps de vivre lexpérience multisensorielle quoffre ce livre, laborder comme un repas festif aux multiples services, se déroulant sur plusieurs jours, accompagné d’improvisations musicales endiablées, de chants, et dhommages vibrants à la vie, à l’amitié, à l’amour. Le lire sans pause cest bâfrer et gâcher tout le raffinement des ingrédients qui le composent.

Pas question de se goinfrer à jet continu !

Mieux vaut s’arrêter pour écouter une œuvre musicale citée par lauteur, qui transcende lambiance dune scène, s’arrêter pour méditer sur une parole simple aux échos profonds, laisser son palais souvrir aux flaveurs dun cépage évoqué, suivre lenvol de lesprit parti à la poursuite dun souvenir de déambulation dans le vieux ghetto de Venise, se replonger dans lonirisme des œuvres de Fellini et dHugo Pratt, s’émouvoir jusquaux larmes dune beauté ou d’une blessure, ou dune action collective tournée vers l’entraide, satisfaire sa curiosité en courant les sites web sur les instruments de musique indiens et turcs, sur les arts martiaux indiens et chinois, prendre le temps de se perdre dans la Turquie d’Ara Güler, photographe arménien, vibrer avec la voix de Madeleine Peyroux, sentir la force picturale de cette image : « Le soleil pastillait blafard dans un ciel mou et cotonneux. »

L’écriture de Mélanie Talcott est rigoureuse et sensible, tendue toujours vers la perfection de la forme. Car son défi est rude : elle dirige une œuvre polyphonique. Elle donne à entendre un ensemble choral composé de voix très singulières. Chacune delles résonne et doit prendre sa juste place dans l’harmonie d’ensemble :

Amah, Neill, Souleymane, Djouma, Aedan, Feroza, Barry, David, Sarah, Sean, Kathy, Vieux Jack, Arizona, Ratan, Abeba, Pia, Luchino, Tazio, Francesco, Silvio, Aaron, Jâlal, Shirin, Mohamed, Kumar, Somesh, Dada Zahhak.

La puissance de l’écriture vient de cette profusion maîtrisée qui restitue parfaitement la diversité du vivant, et à travers l’art du dialogue, du portrait et du paysage, l’enrichie d’une dimension psychologique donnant du nerf et du relief à la dramaturgie.

Ici le portrait de Francesco Gobetti, luthier de son état, observé par Amah :

« Je le regarde pensive. Son comportement est d’une labilité fascinante. Toujours en mouvement et tout en geste. Sa voix agréable oscille sans essoufflement entre graves et aigus, en suivant les inflexions de ses émotions et des pensées. Il crie, éructe, braille même, murmure ou soupire, rit ou sesclaffe. Ses yeux s’écarquillent, se ferment, se fixent ou se froncent jusqu’à l’oblique. Son regard brille de malice ou noircit de consternation, fulgure de colère ou vous emprisonne. Sans jamais tomber dans la vulgarité ou le ridicule. Au premier abord, on peut sy tromper et le prendre pour un détraqué par l’âge, voire pour un bipolaire. Rien de plus faux. Francesco se travestit avec brio en un personnage baroque cachant sous un masque changeant sa lucide mélancolie. »

Ici une marine, de facture romantique à la William Turner, qui traduit l’émotion d’Amah :

« Des paquets de mer s’écrasent sur la falaise, vaporisant sur sa crête de hautes gerbes dembruns. Les cris de nombreux oiseaux agrippés aux vires rocheuses strient de leur vacarme le ressac sourd et monotone des vagues. »

Trois notes vibrent mystérieusement tout au long du livre, trois notes scandées par le métronome de nos âmes, telles les premières mesures d’une comptine perdue dans les tourbes de la mémoire. Un souvenir instable qui échappe à l’appel obsédant du présent, résiste aux coïncidences, se refuse à jaillir, puis finalement, par la grâce de la présence d’Arizona accoucheuse accomplie , s’épanouit, comme un origami fleurissant à la surface d’une coupe parfumée, exposant tous les détails que recèle ses plis : les couleurs, les prénoms, les visages, les histoires, révélant l’origine de cette source infinie d’amour qui coule depuis Panchgani jusqu’à Galway en passant par Istamboul et Venise.

À lire absolument.