Le temps du bonheur

Le temps du bonheur

Le temps du bonheur

Je me souviens de ces années là, comme d’un tourbillon à cent à l’heure… On était heureux, on travaillait beaucoup, mais on était heureux…
Le fric, tiens parlons en du fric! On bouclait les fins de mois sans problème. Et puis, moi, j’avais la  » pêche » comme on dit. Toujours prête à partir au secours de ceux qui en avait besoin. Je crois, à bien y songer, que je m’étais moi même donné une mission. Cette mission c’était de continuer ce que  » parrain  » avait commencé…
Parrain, le doux, le fort, le tendre, le solide…Il Nous avait quitté brutalement, un petit matin à l’âge de trente neuf ans.
J’avais alors pris conscience après ce double deuil que nous n’étions que des petites plumes légères susceptibles de s’envoler au moindre souffle de vent.
Je courrais donc partout, au volant de ma petite Fiat rouge… J’allais soigner ceux qui en avaient besoin pas pour du fric bien sûr.
Par passion, par besoin, pour m’étourdir aussi… Quand je rentrais, vannée, je m’effondrais sur le lit, dans un sommeil de plomb, qui ne laissait pas de place aux cauchemars.
Dans cette période, les  » hommes  » pour moi étaient devenus des objets de plaisir… J’avais décidé que je n’aimerais plus … Ca faisait trop mal.
Je considérais la sexualité comme faisant partie des besoins fondamentaux de l’être humain… Un peu comme boire et manger…
Jusqu’au jour où il y a eu les inondations de Nîmes
Je revenais de Nîmes inondée avec ma copine Éliane.On avait passé une semaine d’enfer mais passionnante, toutes les deux hélitreuillées sur une manade isolée que les propriétaires avaient refusé d’évacuer… De l’eau jusqu’aux cuisses, des enfants, une femme enceint.Et c’est là que c’est arrivé…
C’était en Octobre 1988… Le 03, je crois…
La nouvelle est tombée… Nîmes la ville des manades et de la joie de vivre avait été dévastée par une pluie torrentielle et une énorme coulée de boue jusqu’en centre ville .
J’ai appelé Éliane… Éliane c’était ma bonne copine… Sage femme. Je lui ai simplement dit :
– Prépare un sac ! On y va …
Tout est allé très vite. Il faut dire que la direction de la Clinique mutualiste de Béziers où nous travaillions, nous a beaucoup soutenu et aidé.

Dès qu’elle a décroché son téléphone, ma mère ce soir-là, avant même que je ne dise un mot, m’a dit

– Bon… Tu pars quand?
Elle venait d’entendre la terrible nouvelle au journal télévisé et savait que j’allais partir.
– Je sais pas maman. Je te tiens au courant et je t’appellerai de là-bas dès que possible…
Éliane, la sage femme et moi, nous sommes parties le lendemain, le temps d’obtenir un laissez-passer de la croix rouge, et avons été véhiculées par une voiture de la Mairie de Béziers.
En effet, la ville était fermée par des cordons de CRS. C’était une question de sécurité. Il y avait déjà eu des pillages.
Nous avons été hébergées le soir de notre arrivée à la gendarmerie surplombant la ville… Ils étaient sympas et chaleureux les gendarmes…
De ce jour là, je n’oublierais jamais l’odeur fétide qui régnait dans Nîmes dévastée et les … rats… Je n’aurais jamais cru qu’il en existe d’aussi gros… les boutiques éventrées… les gens qui erraient dans les rues, abasourdis…
Nîmes a dû son salut au parking souterrain en pleine construction… Un énorme trou creusé  à proximité de la maison carrée.
Les pompiers étaient là, venus de toute la région en renfort .
Ce n’est que le lendemain que nous avons été hélitreillées  à la manade… Il y vivait trois générations: deux personnes âgées, trois enfants, un couple et une jeune  femme sur le point d’accoucher…
L’eau n’était pas potable, on avait prévu les comprimés et dans la salle de ferme on avait de l’eau jusqu’aux genoux.  C’était l’état de guerre…

Patricia Vidal Schneider auteure