Le Vague à l’âme

Le Vague à l’âme

 

Cité universitaire Vert-Bois Montpellier

La bohème, ça voulait dire on est heureux…
C’était ça notre vie, la vraie vie au bout du compte, quand j’y repense, loin, très loin, des contingences financières à l’aube de nos vingt ans.
On riait sous la pluie et on partageait tout, des tickets repas aux tickets de bus . Là aussi, notre technique était simple et efficace :
L’un de nous entrait dans le bus, poinçonnait son billet et courait vers la porte de sortie pour hisser les autres à la force du poignet.
Un jour de pluie, la porte s’est refermée trop vite, laissant la pauvre Nani sur le quai, les cheveux dégoulinants…
Nous sommes tous descendus à l’arrêt suivant et nous avons fait demi-tour pour la rejoindre…

Trois kilomètres à pieds sous une pluie battante mais unis et morts de rire de l’aventure.
C’est ça la vie.
Et il y avait les fins de mois difficiles quand on avait tous épuisés tous les tickets restaurants.
Je me souviens encore d’un épisode peu glorieux, mais bon, parfois nécessité fait loi…
On avait dérobé une boîte de cassoulet dans une supérette mais on avait oublié un détail… Nous n’avions pas d’ouvre boîte.
On était là, assis en tailleur à regarder la boîte d’un air désolé .
Et puis… eurêka ! On a trouvé ! La boîte à outils de l’homme d’entretien contenant un marteau et un burin était dans le placard mural de l’escalier de la résidence universitaire….

Gabriel qui faisait sciences- po est reparti au Togo avec son diplôme en poche… Brigitte a obtenu son diplôme de prof de lettres… Nani est rentrée à la Poste… et moi… fini la Fac et les délires sous la pluie, moi… faute de moyens, je n’ai pas pu terminer mes études d’avocat.

J’ai dû regagner Béziers où j’ai fait des études d’infirmière… Adieu les rêves… Adieu les copains… Seul Gabriel a continué à m’écrire du Togo.
Il voulait que je le rejoigne là-bas , ce n’était pas mon projet.
Je voulais autre chose.
Alors… J’ai continué à bosser d’arrache-pied.
J’en ai fait de belles rencontres.
Les études d’infirmière m’ont appris l’humilité et surtout que la vie est une fleur fragile.
J’ai vu des choses horribles et je me suis engagée dans l’humanitaire…
Enfin, je me sentais utile et j’aimais les gens.
J’ai vécu des moments d’émotion intenses… Des naissances et des morts qui ne m’ont pas laissé indemne.
Je me souviens avec encore des larmes plein les yeux, de ce beau mec de vingt cinq ans, ancien copain du lycée, mort d’un cancer foudroyant à deux heures du matin, agrippé à ma main dans la clinique où je travaillais et de cette femme qui a accouché entre mes mains tremblantes, une nuit aux urgences.

Patricia Vidal (copyright )