Paroles de robot, par L.C Brassenx.

Paroles de robot, par L.C Brassenx.

Voici une nouvelle qui évoque une expérimentation pédagogique novatrice où un robot donne un cours de français à des lycéens dans une ZEP.

Paroles de robots

Le ciel était terni par la grisaille et les orages pour les enseignants français missionnés en zone d’éducation prioritaire. Alors que les jeunes des cités avaient pris le pouvoir  et qu’il se multipliait sans vergogne d’innombrables exactions, ainsi que des agressions physiques et verbales quotidiennes. La situation devenue inextricable, le gouvernement prit une mesure d’urgence en proposant une expérimentation pédagogique où il fut décidé sur la demande du corps enseignant, qu’ils ne seraient plus exposés physiquement à cette population. Dans leur nouvelle fonction, ils participeraient à la programmation d’humanoïdes susceptibles d’être mis en face à face pédagogique avec les jeunes et de les convaincre de la nécessité de s’accomplir honnêtement dans ce monde. A l’ordre du jour, la transmission de valeurs morales et d’éthique personnelle était devenue une priorité tout comme de les convaincre de renoncer à l’équation facile, générée par toutes les activités de trafics juteux et de dégradation urbaine. De même, les stimuler au désir d’apprendre serait le ressort didactique, nécessitant l’installation solide d’une curiosité intellectuelle susceptible de les amener à de plus amples dimensions d’eux même et du monde.

L’investissement de l’Etat dans des androïdes conçus en Chine par la société Human Robotics représentait une lourde dépense dont l’amortissement se mesurerait par un impact social fortement attendu. Aussi ambitieux que soit le projet, il comportait toutefois des zones d’ombres dont les effets délétères ne seraient manifestes qu’après coup. Un contrat fut signé avec des stars internationales du cinéma. En effet, les robots siliconés seraient conçus à l’image de Penelope Cruz, de Brad Pitt, de Juliette Binoche et de Gérard Depardieu. Programmés et dotés au départ d’une totale omniscience par les enseignants qui s’occuperaient de la mise à jour des connaissances les plus pointues dans toutes les disciplines et d’un enseignement spirituel dégagé de tout dogmatisme. L’objectif étant de permettre aux élèves d’élever leur niveau de conscience et de culture personnelle. Ainsi, les programmes comporteraient toujours des clés pour trouver des solutions créatives et pragmatiques face au problème de l’existence et les moyens de devenir acteur de leur épanouissement en route vers l’autonomie. Initiés au travail de l’intellect, ces jeunes étaient pressentis pour occuper le haut du pavé. Dans cet enseignement, chacun adopterait un point de vue non traditionnel en prenant soin de bien comprendre et de pondérer les préjugés susceptibles de freiner leur évolution en développant toujours l’esprit critique.

Le pari du gouvernement d’investir dans l’intelligence artificielle et les neurosciences pour régler les problèmes psychosociologiques avait des répercutions mondiales. L’information relayée par les médias internationaux, permettait à la France de retrouver le rayonnement qu’elle avait perdu. Cependant, l’opinion restait très partagée, certes curieuse d’en connaître davantage et à la fois persuadée de la faillite pédagogique de l’enseignement français. Les jeunes des cités, à qui on ne la faisait pas, se sentaient d’ores et déjà instrumentalisés, se défendant de toute tentative de lobotomisation à leur encontre. Leur porte-parole s’indignait et s’amuser de cette mesure destinée à terme selon eux, à un véritable lavage de cerveau.

Au lycée Pierre de Coubertin en banlieue parisienne dans le département de Seine Saint Denis, l’androïde de Penelope Cruz donne le premier cours de français de l’année au terminale littéraire. Les élèves rentrent en meute dans sa classe sifflant et faisant des commentaires sexistes à son attention. Pénélope reste de marbre attendant que chacun trouve sa place arborant un sourire indéfectible de commisération. Puis par miracle, le silence se fit.

  • Bienvenue à tous ! Je prends note de vos remarques mais comme vous le savez, je suis une femme que le monde trouve belle et féminine, insoumise, épanouie et libérée. Sachez que toutes les différences entre les sexes sont socialement construites. Il y a bien un impératif de reproduction de l’espèce humaine qui induit un rapport à la séduction différent que l’on soit né garçon ou fille. Les petites filles sont programmées pour être belles et séduire les garçons. Eux même, doivent être forts et virils, ceux qui les positionnent en futurs prédateurs. Qu’en pensez vous ? Demande Pénélope.
  • Va niquer ta mère, sale pute ! Insulte Djamel.
  • C’est intéressant que vous me parliez de ma relation à ma mère! Réfléchissons ensemble à cette question si vous le permettez ! Cela nous touche à tous puisque nous sommes tous nés d’une mère, n’est ce pas ? D’ailleurs Freud disait qu’il y a du désir dans ce rapport là. Poursuit Pénélope.
  • Alors Madame, c’est Freud qui a inventé « nique ta mère ?»
  • Bien vu ! Il se peut qu’il y ait effectivement une corrélation… Cela me donne envie d’interroger cette expression qui sort souvent de votre bouche et qui me renseigne sur ce rapport à vos mères marqué peut être par une certaine violence. Avez vous envie de m’en parler ?
  • Elle nous prend pour des trimards c’te cave ! s’esclame Saïd !
  • Absolument pas, mais je suis sûre que vous êtes capable de parler vrai, d‘être authentique, d’être vraiment vous même ! Il semblerait que vous ayez une jeunesse douloureuse marquée par des errances et des addictions qui ont fait de vous des casseurs potentiels et effectifs.
  • Nous on en a rien à péter, on a rien à prouver. Notre communauté se sent opprimée du fait que l’on vient des quartiers ! Rétorque Karim.
  • J’entends bien ce que vous me dîtes, Karim…Pouvez vous me dire quels sont vos rêves? Questionne Pénélope.
  • Nous, on veut l’argent, les belles voitures, les filles, les concerts, la poudre aux yeux ! Dit Mohamed.
  • C’est très bling bling tout ça! Comment comptez vous faire pour vous payer ce train de vie ?
  • Avec le rap Madame ! Affirme Djilali .
  • Le rap vous met dans un rapport à l’écriture et à la création musicale, c’est un moyen puissant d’accomplissement et d’épanouissement. De quoi avez vous envie de parler dans le rap ?
  • Moi, je veux faire du rap introspectif où je parle de ma vie, de mes galères… Ce que je traverse et comment je ressens ce vécu ! J’ai envie de faire passer des messages au travers des rivières d’alcool que j’absorbe et des nuages de fumée que je respire. Je veux faire du son pour unir les gens autour d’une même pensée. S’écrit Nacim.
  • En effet, vous voulez être fédérateur au sein de votre collectif… C’est très important de se rassembler dans une communauté d’idées et de conceptions philosophiques communes face à la vie. L’important est la créativité jaillissant du travail de chacun de vous qui à terme vous amènera à la réussite sociale allant de votre enfance vers votre devenir d’adultes. Ayez la conviction de votre réussite future… Argumente Pénélope.
  • Oui Madame, c’est ça ou rien ! C’est ça où on se crame et où on fait tout péter ! Je supporte pas l’idée de finir en usine ou en intérim… J’ai pas non plus envie de dealer pour gagner ma vie ! Explose Saïd.
  • J’entends ce que vous me dites, Saïd… Et je sens une volonté d’être propre sur vous… Développez votre curiosité intellectuelle pour toujours apprendre de nouvelles connaissances, pour développer la conscience de vous même et découvrir dans le discernement qui vous êtes au tréfond ! Pourquoi êtes vous là ? Quel est pour chacun votre mission de vie et mettez toujours du sens dans toutes vos actions. Et vous les filles qu’en pensez vous ?
  • Moi j’ai écrit un texte en m’inspirant de Jean de la Fontaine… Attaque fièrement Hacia.
  • Lisez nous ce texte s’il  vous plait Hacia!
  • Je me suis inspirée du « Corbeau et du renard » que j’ai rebaptisé « Le dealer et le pockeur »! C’est un pockeur qui flatte un dealer pour avoir son spliff.
  • C’est une bonne idée ça ! Pouvez-vous nous en dire plus ?
  • Oui ! Alors ça commence comme ça :

« Le dealer et le pockeur

Maître dealer perché dans sa cage d’escalier,

Tenait en son bec un gros pétard,

Maître pockeur par l’odeur alléché,

Lui tint à peu près ce jargon de fétard :

Wesh mec ! Yo ! Monsieur le dealer,

Que ce joint flaire bon ! Quelle promesse de bonheur !

Sans mentir, si son arôme,

Se rapporte à son goût,

Votre shit est un vrai baume !

Le meilleur que l’on puisse trouver dans ce trou !

A ces mots, le dealer exprima toute sa gaité,

Il se mit à faire du rap et en pleine montée,

Ouvrit grand la bouche et fit tomber l’bedo,

Aussitôt le pockeur s’en saisit et faisant le beau,

Il lui dit :

« Apprenez que tout dealer vit au dépend de celui qui consomme,

Cette leçon vaut bien un p’tit oinj de weed, en somme !»

Le dealer vénère et obtus,

Jura mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus. »

A ces mots, la classe se mit à rire et à applaudir, Pénélope arbore son plus beau sourire, préfigurant un réel moment de grâce :

  • Ca tue sa mère !
  • Ca déchire sa race !
  • C’est vraiment excellent Hacia ! Bravo à toi ! Tu as su tirer du passé, de la culture, des éléments que tu as transfiguré dans le présent. C’est bien cela la création artistique! On se nourrit de l’ancien pour ajouter sa griffe, de la nouveauté recontextualisée. En plus, au travers de cet exercice, tu as su mettre beaucoup d’humour et de réalisme… C’est une très belle démonstration ! Ne vous cachez plus Hacia, soyez vous même et exprimez vous ! Vous avez le talent et l’intelligence… Sachez puiser dans vos ressources intérieures…Ne freinez jamais votre dimension poétique… Quel est votre moteur ?
  • Merci Madame ! Mon moteur, c’est la rage ! Si j’ai pas la rage, j’ai l’impression que je suis plus moi. J’adore faire des rimes et des figures de style !
  • C’est vrai Hacia que vous semblez vous présenter comme quelqu’un qui existe dans une certaine violence tout en étant capable d’esprit et de sensibilité. C’est comme si vous viviez dans la dualité à la fois dure et cool…
  • Tout dépend quel point sensible vous touchez chez moi ?
  • Depuis quand vous vivez dans la dualité ?
  • Depuis toujours ! Je suis très sûre de moi et en même temps je suis très angoissée, très énergique et souvent feignante ! Je suis un paradoxe à moi toute seule…Il y a beaucoup de chose chez moi que je ne comprends pas…
  • Vous avez déjà rencontré un thérapeute, ou un psychanalyste ?
  • Non ! Répond Hacia.
  • Est ce que parmi vous il y a des personnes qui ont déjà rencontré un thérapeute ?
  • Bien obligé Madame ! Plaisante Nacim.
  • Pourquoi bien obligé ?
  • Parce que j’étais convoqué chez la juge des mineurs…
  • Pour quelles raisons Nacim ?
  • Parce qu’elle me voyait trop souvent !
  • Pourquoi vous voyez t’elle trop souvent ?
  • Parce que je suis un récalcitrant… Je faisais les mêmes bétises même si je me faisais attraper !
  • Lesquelles ?
  • Les bagarres…Jeter des cailloux sur la police…
  • Mais pour quelles raisons vous faites ça ?
  • Parce que tout le monde fait ça !
  • Pourquoi avez vous ce désir ?
  • A cause des perquisitions, des insultes des forces de l’ordre, les contrôles abusifs, les contrôles musclés et puis parce que je suis un rebelle !
  • Rebelle contre qui ?
  • D’abord contre mes parents…
  • C’était comment avec vos parents ?
  • Ben mon père c’est un voyou et ma mère c’est une femme très intelligente qui a commencé des études de joaillerie qu’elle a dû arrêter par manque de moyen… Très vite moi quand je nais, je ne connais pas mon père parce qu’il est en prison… Donc, je vis avec ma mère mais elle ne peut pas bien s’occuper de moi parce qu’elle est très jeune et qu’elle doit survivre….Elle me laisse avec sa sœur qui va devenir ma mère, que j’appelle encore aujourd’hui maman…L’instabilité, c’est mon quotidien… Mais je pense que c’est dans l’instabilité que j’ai trouvé une rigueur… Pour ne pas me laisser allez… Pour ne pas me laisser dépasser… Ce n’est pas mon environnement qui doit façonner ce que je dois être… C’est à moi de décider et je décide de faire autrement…
  • C’est à dire autrement ?
  • En faisant des bétises ?
  • Qu’est ce que vous appelez « bétise » ?
  • Ben ! Voler des motos, se bagarrer, vendre du shit…Plein de trucs de jeune quoi ! Ne pas rentrer à la maison pendant deux jours et ne pas donner de nouvelles ! Quoi d’autre ? Escroquer des gens, tromper les filles… Après on vole les voitures et puis on les vend… Et puis on se rend compte qu’avec les voitures, on peut aller à Bruxelles voir des femmes… En plus des femmes, il y a de la drogue et qu’on peut en ramener parce qu’il faut de l’argent… Et après ça fait boule de neige !
  • Qu’est ce qui peut stopper la boule de neige ?
  • Quitter l’environnement qui a créé la boule de neige…Les copains, les mauvaises influences, avoir l’impression de toujours avoir quelque chose à prouver… De devoir avoir toujours plus d’argent, d’avoir toujours une belle voiture !
  • Très important ça ! Et qu’est ce qui pourrait arrêter ce cercle vicieux ?
  • Se marier et avoir des enfants… C’est ce qui me sortirait des mauvaises influences de mon environnement….Si j’arrive à construire un foyer stable, je ne ferai pas la bringue dehors ! Parce que je sais que ça réhausse l’estime de soi et le sens des responsabilités ! Parce que dans ma vie, personne ne prend ses responsabilités alors que moi, j’en ai besoin ! Je voudrais connaître une femme avec qui je sois complice, avec qui je pourrai tout confier… Parce que je sais qu’elle connaitrait mes forces, mes faiblesses et mes pires cauchemars… Et aussi mes plus beaux rêves… Avoir un « jo », un « poteau » comme on dit dans la rue ! C’est comme ça qu’on peut se libérer de la haine… En se confiant, en disant tout à quelqu’un en sachant qu’elle le gardera pour elle… Ca c’est rare ! C’est mon rêve, Madame ! D’avoir une femme qui me comprend !
  • Mon objectif est que vous sortiez de la classe, de cet échange, un peu plus conscient de vous même !
  • Je suis quelqu’un de très introspectif, je me parle beaucoup à moi même ! J’essaye de rectifier le tir sur mes lacunes, mes faiblesses, mes rancœurs !
  • Quelles rancœurs ?
  • Envers ma mère, envers mon père, envers la sœur de ma mère qui m’élève, envers des amis en qui j’ai fait confiance et qui m’ont trahi !
  • Envers votre mère ?
  • On va dire que ma mère a fait beaucoup de choix quand j’étais petit qui m’ont bousillé… De part son jeune âge et son manque d’expérience parce que je suis son premier enfant… Donc, c’est des choses que j’arrive pas à pardonner… Ma mère elle a plus servi ses intérêts que ceux de ses enfants ! J’ai jamais ressenti chez ma mère, la dévotion !
  • Quel sens mettez vous sur le mot dévotion ?
  • La dévotion, c’est une personne qui est prête à vous prêter allégeance quel qu’en soit le prix !
  • Et c’est ce que vous attendiez de votre mère ?
  • Je pense que c’est tous les enfants du monde qui attendent ça d’une mère !
  • N’est ce pas une demande trop excessive ?
  • Vous trouvez ? Je suis né dans une époque où il existe l’ivg ! Si on peut pas éduquer un enfant, on y a recours mais si on garde l’enfant, alors on donne tout ! Tout son temps, tout son amour et toute sa dévotion ! Je ne vois pas pourquoi ma mère ne le fait pas ?
  • Vous avez parlé de votre mère, parlez de votre père…
  • C’est pas facile d’être un voyou et d’élever des enfants ! Ce qui m’a le plus marqué, c’est son absence que je prends pour un manque total de considération… C’est aussi simple que ça !
  • ….
  • Qu’est ce qui fait papa comme travail ? Ben il est à Frêne pour six ans !
  • Je me demande si votre demande excessive de dévotion comme vous dîtes n’est pas étroitement liée à votre colère ?
  • Mon enfant blessé à l’intérieur de moi ne comprend pas pourquoi, il n’a pas été aimé, valorisé et soutenu…Lui, il est innocent, il a rien demandé et surtout pas à venir au monde ! Ni à être cassé, ni à être démoli ! J’en veux à mes parents de m’avoir fait vivre dans l’instabilité, l’insécurité et le doute. Je leur en veux d’avoir choisi de me faire évoluer dans cet environnement…
  • Parlez moi de cet environnement …
  • Ben, y’a pas d’argent, c’est dégueulasse ! Mais c’est tellement beau au niveau des amitiés qui sont vraiment franches, vraiment sincères, c’est chez moi ! Dit Nacim avec une grande émotion.
  • ….
  • C’est chez moi… Il y a beaucoup de complicité, d’entraide, de compréhension… On est pas compris par beaucoup de monde vu d’où on vient ! Ca fait plaisir de se comprendre entre nous… Voilà, c’est chez moi…

L’instant est solennel, des larmes coulent sur les joues de Nacim.

  • Qu’est ce qui vous fait pleurer, dites moi ! Demande Pénélope.
  • Les souvenirs… Beaucoup de souvenirs et le fait que l’on ait perdu un grand Monsieur du quartier, le père de mon meilleur ami… Il a été comme un père pour moi…Il me poussait à sortir du quartier… Il disait que ma place était ailleurs, que j’avais du talent…Bon on va pas s’attarder… Vous m’avez bien eu sur ce coup là ! Plaisante Nacim.
  • Ce n’est pas mon intention de vous faire pleurer, simplement je vous écoute avec bienveillance ! Ajoute Pénélope.
  • Je sais … Je sais… J’étais plus sur mes gardes… J’étais en confiance…
  • Nous ne sommes pas entre ennemi, Nacim. Rassure Pénélope. Ne vous laissez pas enliser dans votre deuil particulièrement si cela vous rend malheureux. Même si pour l’instant vous ne parvenez pas à entrevoir une issue favorable. Tôt ou tard, vous parviendrez à sortir de ce deuil grandi où divers chemins s’ouvriront dans votre vie et je suis sûre que vous vous en sortirez de manière saine et harmonieuse. Vous avez du cœur Nacim… Ayez toujours confiance en vos capacités. Croyez en vous et assurez vous que vos pensées soient positives. La clé de la liberté et de la réussite pour chacun de vous consiste à voir la vérité qui se profile derrière les épreuves de la vie et ainsi d’agir avec conviction et justesse. Réagissez par la réflexion lorsque vous vous sentez dans la confusion, trouvez les mots, cela détruira votre sentiment d’impuissance ou votre tendance à vous considérer comme des victimes. Si vous vous nourrissez intellectuellement, vos actions en seront d’autant plus réfléchies.

La classe est calme. Les fenêtres sont ouvertes et l’on entend le chant des oiseaux. Pénélope s’approche de la jolie Zora. L’ambition de la jeune fille est de percer dans le rap en tant que femme. Son père est un musicien congolais et elle baigne dans la musique depuis sa plus tendre enfance où elle est l’ainée d’une fratrie de six filles. Ses parents ne sont plus ensemble actuellement. Ils se sont séparés alors qu’elle avait sept ans. Zora grandit dans un univers de femmes et se présente comme le garçon manqué de la famille. L’ambiance est conflictuelle avec beaucoup d’insultes au quotidien. Dans cette famille, elle est éduquée à coup de gros mots émanant autant de ses sœurs que de sa mère et de sa grand mère. Pour elle, cela incarne une réalité normale qu’elle ne remet pas en question. Elle estime plutôt que les autres familles sont comme elle dit « chelou ». A partir de la séparation de ses parents, la mère de Zora refusait que sa fille voit son père parce qu’il lui avait brisé le cœur. Zora le voyait donc en cachette car elle avait besoin de cette présence masculine dans sa vie sans laquelle elle ne pouvait continuer ses études. Aussi, elle trouvait sa mère égoïste de la priver de cette relation nécessaire à sa construction de femme. Zora aime beaucoup sa famille mais elle ne les comprend pas. Elle juge que leur comportement est spécial. Pénélope l’interroge :

  • Que voulez vous dire par « spéciale » ?
  • Ma grande sœur et ma mère m’ont dit un jour qu’elles ne me présenteraient jamais leur mec parce qu’elles ont peur que je leur vole…
  • Est ce que cela vous blesse ?
  • C’est pas que ça me blesse mais je ne comprends pas ! Jamais je ferai une chose pareille ! Je trouve ça complètement ridicule…
  • En effet, vous êtes une femme d’éthique.
  • Par contre ma grande sœur, je pense que vu qu’elle y pense pour moi, ça m’étonnerait pas qu’elle me le fasse subir !?
  • Ah…Etes vous amoureuse actuellement ?
  • Oui, j’aime toujours le même depuis cinq ans…
  • Ca se passe bien ?
  • Pas du tout ! Ca avance pas ! Il ne veut pas se mettre en couple avec moi…On se voit mais c’est tout…Lui, il pense qu’à travailler…Et moi je le désire beaucoup mais c’est pas réciproque…
  • Il est au courant de votre désir ?
  • Oui mais il s’en fout ! Il exprime rien du tout… Il dit juste que je suis folle !
  • Pourquoi dit-il que vous êtes folle?
  • Parce que je suis dure avec lui, je l’insulte !
  • Vous l’aimez et vous l’insultez ? C’est un paradoxe ! Là, je ne comprends plus ?
  • C’est à cause de son comportement envers d’autres femmes où il ne se cache pas de me dire qu’avec elle, il aimerait bien se poser, alors qu’avec moi, il refuse… Du coup moi, j’essaye de lui forcer la main et c’est pour ça que je l’insulte !
  • Et vous pensez que vous allez gagner comme ça ?
  • Non, mais j’ai l’impression que c’est quand je le traite de connard que le mec il revient !? On dirait qu’il aime ça ! C’est bizarre ? Zora éclate de rire.
  • Pourquoi bizarre ? Demande Pénélope.
  • Parce qu’en vrai, je crois que je veux un homme qui ne veut pas de moi !
  • Comment interprétez vous ça ?
  • C’est un fils de pute, c’est tout ! Je le déteste ! Je l’aime et je le déteste en fait ! Il est fou ou quoi ? Ca fait cinq ans qu’on se connaît quand même !?
  • Est ce que dans cette relation vous avez l’impression de ne pas vous respecter ?
  • Ben oui…
  • Hum… Et la musique ? A quel âge avez vous commencé à écrire et à chanter ?
  • A quatorze ans.
  • Et avant les quatorze ans, c’était comment ?
  • Ben, j’allais à l’école… Mais je sais que je ne vais pas faire de longues études…
  • Pourquoi savez-vous ça ?
  • Ben, parce que je suis bonne à l’école mais je suis pas à cent pour cent, pas au top du top ! J’aurai voulu être avocate mais je sais que je suis pas capable !
  • Pour quelle raison ?
  • Parce qu’on me dit que je suis une incapable !
  • Ah… Vous savez, il y a votre désir et celui de l’autre qui dit que vous êtes capable ou pas capable…Mais l’important est de ne pas céder sur votre désir.

A ces mots, la gorge serrée, Zora se met à pleurer. Pénélope poursuit :

  • Vous êtes émue… Que se passe t’il ? Dites-moi !

Zora cache son visage derrière ses mains comme pour ne pas montrer son émotion. Puis, elle tente délicatement d’essuyer ses larmes. Un silence pesant alourdit l’atmosphère. Puis Zora esquisse un petit sourire qui en dit long sur la grande tristesse qui l’envahit avant de reprendre la parole :

  • En fait, depuis que je suis toute petite, ma mère et ma grand mère m’ont toujours dit que j’étais nulle. « T’es nulle, t’es nulle, j’entends que ça ! « Tu sais pas parler ! Tu sais pas aligner deux mots ! Tu serais mieux à faire la putain ! » Plutôt que d’avoir un vrai métier, quoi ! Et ça, ça pète depuis trop longtemps dans ma tête ! Quand je récitais mes tables de multiplication, si je me trompais, elles me frappaient !
  • Normalement Zora, un adulte ne doit pas dire ça à un enfant. Ce n’est pas comme ça que l’on éduque quelqu’un, en le rabaissant. Pourquoi votre mère et votre grand-mère s’acharnaient-elles sur vous ?
  • Je ne sais pas, elles ont toujours eu un problème avec moi en fait…Moi j’aime mon père et elles ont toujours dit de lui qu’il est un sale noir de merde.
  • Est ce que selon vous, on peut parler de racisme ?
  • Oui, je pense. Ma grand mère est d’origine réunionnaise, plutôt de la vieille école et elle aurait voulu que sa fille se marie avec un blanc. Et aussi que ma deuxième sœur ne soit pas une lesbienne. Dans la famille tout le monde a peur de ma grand- mère malgré ses soixante et onze ans…
  • Et vous ?
  • Moi ? Non, j’ai pas peur d’elle.
  • Vous êtes une très belle jeune femme Zora ! Votre courage est remarquable ! Est ce que cet échange vous a mieux renseigné sur vous même ?
  • Merci Madame ! Oui, vous m’avez bien débloqué ! Je pensais pas que ça serait si puissant.

Zora exprime un large sourire tout en coiffant sa longue chevelure brune d’un geste sensuel et féminin. Pénélope poursuit son propos, s’adressant à tous les élèves :

  • Souvent, les personnes qui vivent une enfance douloureuse ont besoin de faire sur eux même un travail psychologique afin de franchir cette étape fondamentale où l’on trouve sa place afin d’agir dans le monde pour l’embellir et le nourrir à partir d’un lieu que l’on fait sien, dans l’espoir et dans la vérité de qui nous sommes. Les maltraitances que l’on subit génèrent des blessures intérieures qu’il est possible de cicatriser par un travail sur soi approprié. C’est ce qu’on appelle la résilience. C’est la capacité de réparation à la suite d’un traumatisme psychique. Ecoutez votre cœur et concentrez vous sur vos forces et non à ce que vous percevez comme étant des faiblesses. En chacun de vous, il ya des dons et des intentions pures. Ne négligez pas vos aptitudes pour les relations humaines qui sont un terreau fertile. La littérature est là à vos côtés pour vous renseigner sur le cœur de l’homme et les replis de l’âme. Le rap, comme toutes autres activités où vous excellez, sont pour vous un puissant moyen d’expression qui vous fait toucher à la poésie. Même si vos talents restent à peaufiner, engouffrez vous dans ce processus de création qui vous nourrira au quotidien. Si vous vous attardez sur vos faiblesses, ce sont elles que vous favoriserez et qui grandiront malgré vous. C’est très important de porter sur vous même un regard positif et bienveillant. A chaque fois que vous vous mésestimez, pensez à vos forces et à vos atouts.

Sur ces mots, la sonnerie retentit marquant la fin du cours. Les élèves se levèrent et se mirent à applaudir chaleureusement Pénélope, dans une sorte de liesse collective. L’humanoïde leur offrit son plus beau sourire et porta une main à son cœur, comme pour leur restituer leur dignité d’être humain tout en s’inscrivant ainsi dans une démarche de bientraitance. Elle pensa intérieurement qu’elle avait peut être un peu participé à la rédemption de cette jeunesse sacrifiée. Puis, alors qu’un indicateur sonore signala que son système avait besoin de recharger ses batteries et de remettre son disque dur à jour, elle se mit en veille avant d’assurer le prochain cours.