Pas de chichis entre amis. Par Laure Enza.

Pas de chichis entre amis. Par Laure Enza.

L’excellente Laure Enza sera publié au troisième trimestre de cette année dans la collection My Feelgood, dirigée par Angélique Rolland.

Résumé :
Alba est une artiste qui a tout abandonné pour se consacrer à sa famille. Récemment abandonnée par son mari et sans ressources, elle revient vivre chez sa mère, sur les quais de l’Estaque, avec ses deux enfants. Les rapports familiaux ne sont pas de tout repos, entre un ado rebelle, une fillette précoce et une grand-mère italienne qui n’a pas sa langue dans sa poche. Heureusement, Alba fait la rencontre d’un charmant dentiste, d’une ribambelle de voisins sympathiques et surtout, de Blanche, une amie qui semble avoir toutes les qualités requises pour la tirer de sa vie morose. Elle est belle, affectueuse, parfaite ! Un peu trop parfaite, peut-être ?

EXTRAIT :

— Vous pouvez décroiser les bras, détendez-vous, chère madame.
Comment veut-il que je me détende alors que j’ai un aspirateur crocheté dans la bouche et une lampe phare en train de me désintégrer la rétine ? Il se penche au-dessus de moi et je devine mon reflet dans ses lunettes : les yeux écarquillés, la mâchoire béante, les narines frémissantes. Je me demande comment il ne prend pas ses jambes à son cou devant un tel spectacle.
— Je vois que madame ne se brosse pas très bien les dents, dit-il d’une voix étouffée par son masque en papier.
Si je n’étais pas déjà installée tête en bas, je serais tombée à la renverse. Je suis mortifiée. Je voudrais protester que je me lave les dents trois fois par jour, mais le tuyau coudé et la moitié de ses doigts gantés enfoncés jusqu’à la glotte m’empêchent d’articuler.
— Ne faites pas cette tête, madame Lombardi ! Je ne vous accuse pas de ne pas avoir une bonne hygiène buccodentaire, mais vous avez les petits défauts de la plupart des gens, dit-il avec un sourire qui plisse ses paupières.
Enfin, j’imagine, car le docteur N’Guyen a les yeux déjà bridés et on ne sait si c’est parce qu’il est joyeux ou asiatique. Sans compter son masque hygiénique qui m’empêche de voir l’expression du reste de son visage.
— Vous devez vous brosser vite, fort, faire saigner vos gencives comme une preuve de votre efficacité et, comme vous êtes droitière, vous privilégiez les quadrants gauches.
Bravo Sherlock, je ne savais pas que le diplôme de dentiste avait une option détective. Si tu extirpais ton miroir et ta sonde crochue du fond de ma gorge, je te dirais le fond de ma pensée.
— Venez, je vais vous montrer.
Il me libère du fauteuil de torture pour me conduire à un petit lavabo. Il dégaine une brosse à dent en bambou d’un étui en carton qui m’ont l’air aussi biodégradables qu’équitables. Luna serait ravie. S’en suit un cours méticuleux sur le brossage, le balayage et les mouvements rotatifs, qui me fait passer pour une incapable.
Dans le petit miroir, j’aperçois mon reflet rouge de honte. J’ai l’impression d’être aussi renfrognée qu’Enzo quand je lui donne des conseils. L’observation scrupuleuse du dentiste, à quelques centimètres de ma bouche décorée de coulées de dentifrice, est vraiment très gênante. S’il était moins séduisant, j’aurais peut-être moins honte de cracher dans le lavabo sous son nez.
Armand N’Guyen est un bel homme qui doit frôler la quarantaine même si ses tempes sont déjà grisonnantes. Quand il ne porte pas son masque, on peut admirer ses traits réguliers et sa bouche sensuelle. Il n’est pas très grand, mais sa blouse blanche laisse deviner une carrure athlétique, un torse musclé, tout en déliés et en harmonie.
Bref, je suis au supplice de me trouver dans une position si inconfortable et je ne peux l’abréger sous peine de recevoir une salve de recommandations supplémentaires. C’est presque avec soulagement que je réintègre le fauteuil du supplicié avec tuyau en colibri, lampe halogène, option radio numérique et large bavoir autour du cou.