Réflexions sur la possibilité d’aimer et parallèles littéraires. Justine Varin.

Réflexions sur la possibilité d’aimer et parallèles littéraires. Justine Varin.

 

Extrait de mon livre en cours d’écriture, réflexions sur la possibilité d’aimer et parallèles littéraires. 

« Mon grand-père, attablé dans la cour, sous le soleil brûlant de juillet, m’observe. Il ne dit mot. Je sais qu’il a envie de me dire quelque chose mais peut-être n’ose-t-il pas. Des femmes, il en avait connues beaucoup et je sais que par sa manière à lui, il les avait toutes aimées. Il connaissait bien les femmes, sûrement mieux que moi. Il avait été et demeurait amoureux des dames. Je crois qu’il été né pour les charmer. Dans sa jeunesse, je suis persuadée qu’il restait à l’ombre des jeunes filles en fleurs dans l’espoir de faire catleya avec l’une d’entre elles et tout comme Swann, des cocottes il en avait eu. En soi ma grand-mère avait été une cocotte, une bourgeoise entretenue par un homme. Et je sais que si sa déception amoureuse avec elle n’avait pas eu les mêmes torts et raisons que celle de Swann et Odette, la douleur en avait été de la même force.

Il me regarde et il me dit « Tu finiras ta vie seule. »

Je le regarde interloquée mais je ne prononce mot, je veux entendre le fond de sa pensée, de manière nue, sans aucune intervention de ma part. Je veux son songe à l’état sauvage, brut.

« Tu ne garderas jamais un homme. Ce n’est pas de ta faute, tu es comme ça. Des hommes, tu en auras toujours, tu passeras ta vie entourée d’eux mais tu ne les garderas point longtemps avec toi. Tu es trop libre. Tu ne vis que pour toi et tu n’accepterais pas de vivre pour quelqu’un d’autre. Tu n’auras jamais ni la patience, le sens du sacrifice et ni même l’amour nécessaire pour cela. »

Je suis restée interdite. Que lui répondre ? Je sais qu’il n’avait pas tort. J’aurais aimé pouvoir lui mentir effrontément mais je savais que je ne ne pouvais pas. Si je lui mentais alors je me mentirais aussi à moi-même. Je sais que je finirais certainement ma vie seule entourée d’amants passagers. Je ne l’oublie pas je suis l’Oiseau de Carmen et l’amour est enfant de bohème.

« Toutes les fois où tu te marieras, tu divorceras, tu n’en garderas pas un crois moi ».

J’avais été Œdipe et lui la Pythie et il avait fait oracle de ma vie comme dans une tragédie de Sophocle.

J’aimerais tellement qu’il se trompe mais je pense au fond de moi qu’il a raison. Il avait prononcé ces mots tranchants, à vif, je crois que ce jour-là j’aurais préféré qu’il me gifle plutôt que d’entendre cela. Ce n’est pas sa parole qui m’a blessée mais bien sa vérité. Je sais aussi que je ne peux rien faire pour conjurer le sort. Œdipe a essayé par tous les moyens d’échapper à sa terrible prophétie mais qu’importe, il a fini par tuer son père et enfanter sa mère.

Je finirai comme je l’ai déjà dit, avec des cheveux gris, un chat, du thé, un stylo et un cahier, seule sur un balcon ensoleillé. Je crois ne rien pouvoir faire contre cela, c’est écrit.

Et mon grand-père conserve cette parfaite lucidité à mon sujet. Il le sait car des femmes comme moi, il les connait bien, il a subi aussi beaucoup leurs tempêtes et en effet aucune n’est restée avec lui et la plupart sont maintenant seules ou mortes esseulées.

Ce n’est pas une question d’amour. Comme l’ancien, je les ai tous aimés à ma manière. Certains plus que d’autres. Il y en a qui ont été peut-être plus mes amis que mes amours mais je les ai tous aimés pour ce qu’ils ont été. J’en oublierai certains plus rapidement que d’autres et il y a des hommes que je n’oublierai jamais et qui seront une partie de moi jusqu’à la fin.

Je n’ai pas besoin d’un homme mais j’ai besoin de leur chaleur. J’aime les avoir autour de moi. Mais je ne pense pas que l’un d’entre eux fera l’affaire. Je ne suis pas si exigeante, je suis juste trop volatile. Alors je serai veuve de personne ou peut-être juste de moi-même. Je serai comme Madeleine dans Savannah Bay, j’oublierai ce qu’ils ont été et je m’oublierai moi aussi. J’irai errer à travers les brumes d’images confuses. Je sortirai de moi, des autres et du monde comme s’ils n’avaient jamais existé.

Peut-être que la meilleure des choses qui pourrait m’arriver serait de tomber dans une démence de vieillesse pour que je puisse oublier que je suis seule. »

Justine Varin.