Salvation city

Salvation city

Voici un extrait d’un roman envoyé par Pascal Teillet à notre revue, publié comme reçu, nous vous laissons  le plaisir découvrir ce texte extrait d’un polar. Bonne lecture.

« Prendre la voiture et partir, sans savoir où aller. Il n’y avait que ça à faire. Ce n’était même pas la peine de réfléchir …

Tu le savais déjà.

Oui, je savais qu’il n’y avait que la Californie. Partir là-bas, partir … Rejoindre ma sœur à Salvation City, le Lieu de la dernière chance, c’est aussi comme ça qu’on l’appelle … »

Elle regarde par-dessus l’épaule d’Allan, croyant voir à travers la vitre de la caravane, derrière la silhouette tourmentée d’un pin rachitique, le profil si caractéristique d’un arbre de Josué. Et dans une sorte de prolongement hypnotique, telle une vibration venant de loin et se propageant à travers la vitre, elle aperçoit soudain Chris avançant dans le sentier. C’est comme si la soirée de cauchemar et sa funeste suite lui tombaient dessus à nouveau. Elle pousse un cri et renverse la tasse.

Elle a crié lorsqu’il s’est approché d’elle pour essayer de la frapper une première fois. Elle recule vers l’angle de la pièce, là où se trouvent les enfants qui assistent les yeux grands ouverts à un déchaînement de colère et de violence étranger à leur univers habituel et dont ils ne peuvent comprendre les causes. Le visage qu’offre leur père est celui qu’ils ne connaissent pas, celui du dehors. Les yeux injectés de sang sous l’effet de la méthadone à haute dose, effet aggravé par les circonstances critiques du moment, encouragé par son complice et bras droit de tous les coups, Caleb Nayle, qui ne cesse de répéter du fond de l’appartement : « C’est elle, je suis sûr qu’elle a appelé Jason hier pour le prévenir qu’on arrivait. Elle voulait pas d’ennuis, pas de sang. Ils ont failli nous avoir par surprise, c’est pour ça qu’on a dû sortir le feu ! On aurait pu y laisser notre peau. Je me demande si elle a pas prévenu les flics aussi …

C’est vrai salope, c’est toi qui as appelé Jason ?

Il se précipite une nouvelle fois sur elle qui n’est plus qu’un corps pleurant et implorant le pardon à l’instant de la mise à mort.

C’est faux, j’ai appelé personne. Je t’en prie Chris ! »

Le coup l’atteint en plein sur la tempe et la projette contre le rebord du canapé. Alice et Tim, terrifiés, se mettent à hurler à leur tour. Sonnée, elle cherche à se rétablir et à protéger ses enfants cachés derrière la fragile barrière du meuble bas. Un pas de plus, elle tâtonne en rampant, le deuxième coup tombe sur l’arrière du crâne, sa tête rebondit contre la moquette. Insuffisant pour l’assommer, elle parvient à gagner le réduit et se recroqueville, prête à parer au déluge. Mais étonnamment, la grêle de coups s’est interrompue. Quelques secondes durant, des images traversent son esprit secoué autant que son corps, sans ordre et, parmi elles, celle de son père se jetant sur sa propre mère alors que ses poings ne cessent de heurter en volée le corps de la pauvre femme gisant déjà au fond du placard où elle croyait trouver refuge. À l’instant du flash, la voix de Caleb retentit à l’autre bout de l’appartement, signal de vie sauve ou d’un sauve-qui-peut, suivant le bord du canapé où l’on se trouve. « Bon sang Chris, laisse tomber ! Les flics sont là. Ils sont là … On se casse. »

Mais il est trop tard. La porte enfoncée, la pièce envahie par une dizaine d’hommes surarmés, en uniforme. En moins de deux secondes, Chris et Caleb sont menottés par quatre solides gaillards pendants que plusieurs autres les tiennent en respect. « Christopher Bourne, vous êtes en état d’arrestation pour le meurtre de Jason Motlagh ! »

À la seconde où l’annonce est faite par l’officier de police le regard de Chris vient se ficher dans le sien. Accusation sans détour dont seul le retournement du rapport de forces fait qu’un obstacle empêche l’application immédiate de la sentence qui en découle inéluctablement.

D’hésitation, il ne peut pas être question. Tourner le dos à tout ça, tout de suite. Ce qui se voulait une belle histoire est définitivement fini. Il faut fuir, emporter les enfants loin de ce cauchemar, avant que les amis de Chris ne rentrent à leur tour et apprennent la nouvelle. Chris et Caleb embarqués, il faut partir sur le champ, le temps de fourrer deux ou trois affaires dans un sac, les mains tremblantes, prendre l’argent qui reste, trouver les clés de la voiture …

La route interminable vers l’Ouest. En octobre la chaleur est toujours suffocante. La limite avec la Californie est franchie dans la nuit alors seulement Alison accorde un arrêt dans une ville nommée Blythe, le long de cette « Transcontinental highway » numéro dix, la mal nommée « Christopher Colomb ». Le seul café encore ouvert n’est pas un lieu pour les enfants, mais c’est le seul où trouver quelques sandwiches pour calmer la faim. Elle envoie un message à sa sœur Helen qui vit quelque part au milieu d’un désert. Mais lequel ? Tout n’est que désert dans cette région du continent américain. Le barman observe cette femme dont le visage porte des traces d’ecchymoses, traînant deux jeunes enfants vaincus par la fatigue. Il lui indique un motel où passer le reste de la nuit tout près de là.

C’est peut-être la dernière nuit passée sous un toit. À partir de là, tout bascule dans un autre monde, un monde qui reste accessible de plain-pied, mais dont les lois n’ont plus rien de commun avec le premier. Une sorte d’apocalypse silencieuse, dynamitage ou retournement de l’ordre des choses, un envers aussi concret que l’endroit où il faut pourtant tout réapprendre.

Cela commence par une première expérience hors limite. Dès le lendemain, la voiture s’enfonce dans un désert sans nom. Toujours plein ouest croit-elle puisqu’elle suit une même route aux courbes molles. De tous côtés, un même paysage de terres blanchies sous le soleil, un mirage de rocailles semées d’arbustes résiduels dont la densité augmente vers l’horizon. Alison sent le désert l’absorber lentement, elle et les deux autres occupants de l’auto surchauffée, jusqu’à ce qu’elle perde tout repère. Impossible de savoir si cette crête droit devant est celle des Algodones comme indiqué sur la carte déjà abandonnée sur le siège, pas de traces du lac salé de Coachella qu’ils auraient dû atteindre depuis longtemps. Les rares habitants croisés juste après Blythe, au seul nom de Salvation city ont ricané en esquissant un geste vague. « Ah oui, Salv, tu trouveras en arrivant aux abords du lac, par là, si tu vois les cubes de béton, c’est que tu y es. »

La route encore. Et puis soudain, surgis de nulle part, posés simplement sur la poussière au bord de l’asphalte, trois cubes bariolés, anciennes guérites servant d’entrée à ce qui devait être un camp d’entraînement de l’armée, mais pas de lac. « Welcome » peut-on lire en lettres rouges sur l’un d’eux, « Love » et « Salvation » sur les autres. Salv City, c’est donc ici. Un chemin de terre sur la droite s’enfonce dans la pierraille par quarante-cinq degrés, sinuant entre les arbres de Josué dont les bras terminés en touffes d’aiguilles acérées se tendent vers un ciel bleu métallisé. S’ils montrent toujours la Terre promise, c’est que l’image qu’on s’en faisait était vraiment à des lieues de la réalité : à mesure qu’elle pénètre dans le périmètre étendu de la « ville », Alison découvre les squelettes de bus sans roues échoués sous des arbres, les cabanes en tôle et en matériaux recyclés comme de vieilles bouteilles plastique enrobées de terre crue, les alignements de caravanes couvertes de bâches pour atténuer la chaleur. Parcourant les pistes d’une installation à l’autre sur des miles carrés, suivant les chiens errants, contournant les bosquets de broussailles et refaisant cent fois le même parcours, elle avance au ralenti en évitant les trous, cherchant le seul visage connu d’elle.

« C’était un endroit démesuré, inimaginable, envoûtant. On avait l’impression d’être lâché en dehors du temps et de l’espace, sur une autre planète, dans un camp de survivants après une guerre atomique. Le paysage ascétique avec l’horizon en fuite donnait le vertige et la première question était : comment vivre ici ? La sensation d’être réduits à peu de chose près à la poussière que le vent soulevait devant nous. Il devenait évident que ce séjour serait une épreuve contre la nature et contre nous-même. Une question de survie. Je commençais à regretter d’avoir fait tout ce chemin pour me retrouver avec deux enfants dans un lieu où vivaient dans des conditions extrêmes un échantillon de tout ce dont l’Amérique ne voulait pas, oubliant que j’en faisais déjà partie … »

À proximité d’une carcasse calcinée, un homme est en train d’uriner sur lui. Elle tourne la tête et vire sur la droite. « Ne regardez pas ! », mais les enfants ont vu et leurs suppliques pour rentrer malgré tout ce qu’ils viennent de vivre en vingt-quatre heures suffit à lui faire comprendre que la violence de ce nouvel environnement n’a rien à envier à celui qu’ils viennent de quitter. Ils ont bel et bien entamé la chute libre et rien ne permet de dire où cela s’arrêtera. Quelques pins rabougris plus loin, un amas indescriptible de couvertures et de filets de camouflage recouvre le souvenir affaissé d’une caravane émergeant d’un taillis. Un homme sort des fourrés. Il faut bien qu’elle parle sans quoi elle tournera interminablement dans ce labyrinthe à ciel ouvert. C’est un vieillard édenté aux yeux fixes. Elle n’a pas formulé sa question qu’il la bouscule sans ménagement et sans prononcer un mot, puis revient aussitôt à la charge comme s’il n’y avait pas d’autre moyen pour lui de se faire comprendre.

Tout semble indiquer qu’aucune « normalité » n’a plus cours sous le ciel de Salvation city. Pour Alison, il s’agit simplement de savoir si le chemin doit s’arrêter là, où s’ils ont encore une chance de s’enfuir, une fois de plus. Elle entame une prudente marche arrière lorsqu’un deuxième homme, plus jeune mais d’âge indéfinissable, vient récupérer son aïeul avec des gestes apaisants. Simon, visage dissimulé derrière une longue barbe jaune, chemise et pantalon couleur sable, traînant les restes de ce qui fut une paire de Nike, se propose de les guider jusqu’à l’emplacement d’Helen et Parker. Alors, tout semble de nouveau possible dans le bassin désolé où vivent côte à côte déracinés de tout poil, inadaptés de la société, exclus du système, accrocs aux hallucinogènes, chiens à moitié sauvages, condamnés en semi-liberté, beatniks et affranchis, prophètes de la vraie foi et serpents à sonnette, plus ou moins libres, plus ou moins dangereux, ayant plus ou moins choisi de finir leur route en ce lieu pour de plus ou moins bonnes raisons.

Lorsqu’elle voit Helen s’approcher dans un coin de maquis où Simon les a laissés en disant simplement « c’est là », elle comprend tout de suite que sa sœur n’est plus vraiment en mesure de lui venir en aide. Elle a vieilli en quatre années. Cette jeune femme de vingt-sept ans, cette fille magnifique à laquelle elle avait toujours voulu ressembler – yeux de braise, cheveux noirs de jais et une farouche volonté d’indépendance – n’est que l’ombre d’elle-même. Amaigrie, flottant dans une robe à fleurs défraîchie, comme ses cheveux raidis, son visage bruni où surnage un sourire exténué, semblent dire : « voilà, tu m’as trouvée, désolée de ne pouvoir te présenter une situation plus brillante ». Elle l’accueille pourtant à bras ouverts et manifeste immédiatement des trésors d’affection pour Alice et Timothée, ce dernier surtout qu’elle ne connaît pas. Parker est un garçon aimable et doux caché derrière une barbe hirsute. Il vient à la rencontre des naufragés du désert et leur offre sans façons de partager l’espace et les ressources insignifiantes qui sont les leurs : deux anciens camping car désossés constituant un abri des plus précaires, environnés d’un dépotoir occupant toute la clairière qui forme leur « terrain ». Alison hésite à le suivre dans un endroit si éloigné des codes de la société policée où se sont fixées ses propres habitudes de vie, malgré les défaillances familiales. Elle est tellement ébranlée par cette vision de fin du monde qu’elle reste bloquée sur le seuil du jardin aux parterres insolites. Parker éclate de rire, « c’est le chaos ici, mais t’en fais pas, tu t’y habitueras ! » il la pousse en avant vers leur nouveau foyer d’accueil, un îlot de décrépitude pour apatrides de la civilisation matérielle.

« Passé le choc du premier jour, je me suis aperçue que « Salv City » était autre chose qu’un lieu de relégation doublé d’une décharge à ciel ouvert. Cela n’enlevait rien à la difficulté d’y vivre au quotidien avec toutes les restrictions que cela entraînait : faire attention à ne pas manquer d’eau, de nourriture, faire attention où l’on marche pour éviter les serpents et autres bestioles, pas d’électricité, sauf quelques panneaux solaires, pas de ramassage des déchets qui restent sur place et contaminent la terre. Cela oblige à un qui-vive permanent. Chaque jour est un nouveau défi. Alors, paradoxalement, cet endroit que l’on voyait avec les yeux de ceux qui ont l’habitude de ne manquer de rien, cette localité quasi-clandestine, ce bidonville perdu au milieu de nulle part, cette « horreur » sanitaire et sociale, cette Cour des miracles, pouvait devenir, par la mise à l’épreuve qu’elle implique et par la solidarité à laquelle elle oblige, une expérience humaine hors du commun. Face au désert, pas d’échappatoire.

La communauté de Salvation était assez organisée sous des dehors anarchiques, chacun pouvait finir par y trouver ses marques sans être vraiment soumis à une autre pression que les contraintes du milieu. Ceux qui avaient une voiture se chargeaient du ravitaillement, personne ne vous refusait de l’aide, il y avait un club social, une bibliothèque gratuite et même une scène de spectacle construites à partir de matériaux récupérés. Pour certains, c’était une expérience durable de nouvelle société, un espace de liberté en dehors du « système ». C’était une vie sans comparaison possible avec tout ce que nous connaissons, en un sens oui, une vie sans amarres, une vie qui se déroule uniquement et exclusivement dans le présent … Trois jours après notre arrivée, je n’avais plus de notion du passé et encore moins de ce que serait l’avenir …

Pourquoi tu n’es pas restée là-bas ?

Une impossibilité parmi d’autres impossibilités … Là-bas le meilleur côtoyait le pire. Impossible de ne pas voir. Comme ailleurs, chacun possédait une arme à feu, les accidents n’étaient pas rares. La drogue, je connaissais bien sûr, cela circulait sous toutes les formes, plutôt dégradées, crack, amphèt’. Mais, assez vite, le sentiment a fini par s’imposer que rester là-bas signifiait renoncer à tout. Impossible. Le lieu de la dernière chance, ce n’est pas pour rien qu’on donne ce nom à Salv City. On n’échoue pas ici par hasard. Ceux qui veulent croire qu’il s’agit du meilleur des mondes possibles avouent simplement que c’est le meilleur monde pour eux. Parce qu’ils ne peuvent plus vivre ailleurs que dans un coin de terre désolée où l’été est insupportable à moins de se baigner tout habillé et de dormir sur le toit de sa caravane pour échapper aux serpents. De cela, ils sont capables, mais pas de supporter l’asservissement à une société qu’ils ont fuie. Parce qu’il s’agit pour eux de la fin de la route. Ils ont abandonné tout espoir. Il n’y a pas de place pour eux ailleurs. À cela, je ne pouvais pas me faire. Impossible. »

En octobre, dans la vallée des Mojaves, les températures deviennent juste soutenables durant la nuit. Autour du feu qui se rallume presque chaque soir, ils ont coutume de se retrouver une dizaine en comptant les nouveaux venus comme Alison et ses deux enfants. Les reliefs des morceaux de viande grillée attirent les chiens pendant que tournent les joints ou l’alcool mexicain que les migrants illégaux laissent en monnaie d’échange. Le pasteur David s’est invité parmi eux. C’est un homme d’une quarantaine d’années, mais qui en paraît facilement dix de plus. Sa longue barbe blanche n’y est pas pour rien. C’est tout ce qu’il a de commun avec Santa Claus, pour le reste, un T-shirt et un jean sales et trop larges le font plutôt ressembler au commun des habitants de Salvation. Il parle beaucoup ce soir-là, tout en prenant son tour lorsque le joint arrive à sa hauteur, raconte à l’intention des nouveaux venus de Tempe ou d’ailleurs, l’histoire que tous les autres connaissent. Comment il est devenu chrétien, « né de nouveau », puis pasteur, après avoir été chef de gang. Alice et Tim le dévisagent d’un air halluciné plus qu’ils ne l’écoutent. Un garçon de dix-sept ans à peine, arrivé deux jours avant eux et dont personne ne sait rien, le visage délicat mais hermétique, faisant profession de douter de tout, sourit d’un air amusé en entendant le récit du prédicateur qui a parcouru la Californie du nord au sud en portant une croix sur son dos avant de s’arrêter à Salv City où il a compris que son ministère devait s’exercer. Celui-ci brandit son doigt sec comme une branche de genévrier en direction du jeune homme, sans hostilité, afin de l’enjoindre d’entendre la voix de Dieu : « tu ne le sais peut-être pas, mais Jésus t’aime, il t’a reconnu parmi les autres parce qu’il sait que tu es en rupture avec ce monde et pour que tu n’aies plus à chercher en vain un havre de paix.

Je ne cherche rien. Chaque jour apporte son lot de rencontre, ça me suffit. »

Une femme d’une cinquantaine d’années, ancienne avocate, prend le relais en expliquant qu’elle a décidé de rester dans cet endroit après être venue visiter une amie. Elle aussi a voulu rompre avec un système qui l’épuisait et aurait eu sa peau de toutes les façons, dit-elle. Aujourd’hui elle peint des tableaux montrant la « beauté invisible » du désert, qu’elle vend à des touristes de passage devant son atelier, un ancien car scolaire reconverti. Son voisin Bryan se tord soudain de rire, rebondissant sur une de ses formules empruntées dans laquelle il voit une allusion à leur petite société marginale, ceux qui sont « sortis de la grille ». C’est un ferrailleur, il récupère les métaux qui traînent un peu partout, y compris les éclats d’obus laissés par l’armée. Cela peut être dangereux, mais moins que d’être rattrapé par la police du comté ou la patrouille des frontières dont il faut se cacher périodiquement. Elle rit autant que lui, puis tous s’y mettent ensemble comme par effet de dissémination spontanée.

L’alcool, l’herbe et les acides aidant, Chacun a son mot à dire pour expliquer ce qui l’a poussé à fuir le monde, que ce soit pour se perdre ou pour être sauvé. Mots rares, mais pauvres qui cachent mal la débâcle de vies enlisées dans une vallée aride, conversations entrecoupées de longs silences ou de poussées de gaieté sans raison apparente. Pendant que la nuit s’étire sous une Voie lactée éblouissante, Helen essaie de se remémorer son « salaud » de père, Sandy, une ancienne diplômée en biologie, se vante des abus de boisson répétés qui l’ont conduite en prison et évoque des noyades mystérieuses dans les eaux boueuses du lac lorsqu’il était plus proche, quand tout à coup, Bryan se lève, pris de panique. Prenant l’assemblée à témoin, dans une sorte d’accès de démence, il explique qu’il a croisé la veille un homme qui venait de perdre un doigt et brandissait une main ensanglantée. Cet homme venait d’apparaître dans le camp et affirmait qu’il avait été attaqué par un cannibale. Celui-ci s’était jeté sur lui en le mordant jusqu’au sang avant de prendre la fuite, car l’autre s’était défendu. « Vous le savez maintenant, il y a un cannibale qui rôde dans les parages, je vous ai prévenu, hein !

Calme-toi, ton type a plutôt manipulé son arme maladroitement et a raconté des histoires … On ne le connaît même pas. »

Alice et Tim se pressent contre Alison. Il faut un certain temps pour parvenir à rassurer et maîtriser Bryan qui veut maintenant partir à la recherche de l’anthropophage du désert. Chacun sait qu’il garde plusieurs armes chez lui et l’on craint l’accident. Le pasteur finit par l’emmener, aidé par deux autres résidents, dont Parker, afin qu’il passe la fin de la nuit dans « L’oasis », où il se sentira plus en sûreté.

« L’oasis, c’était une zone vaguement délimitée, située sous un grand arbre et que l’on avait aménagée sommairement, avec un vieux canapé plein de sable, une table déglinguée et surtout, interdiction absolue faite à quiconque d’y pénétrer en arme ou simplement avec de mauvaises intentions. Un espace en dehors des conflits. Une sorte de sas, de refuge pour ceux qui pétaient les plombs ou sentaient que les choses allaient dégénérer. j’aurais bien pu y passer mes journées et mes nuits après une semaine dans cet enfer. Je craignais de devenir cinglée moi aussi.

Je voulais partir. Le déclencheur, c’est lorsque j’ai vu ma sœur comme je n’aurais jamais dû la voir. Ça s’est produit par hasard, alors que je lui apportais de l’eau et quelques provisions. Cela a été un deuxième choc. J’ai immédiatement jeté les rares affaires qui nous restaient dans la voiture avec les enfants et nous sommes repartis sur le champ. Ils ne comprenaient pas, moi non plus. C’était toujours la même violence, où que l’on soit, l’impossibilité de trop … Le retour à la case départ ! »