Mes tables et mes comptoirs.

Mes tables et mes comptoirs.

Mes tables et mes comptoirs.

Rendez-moi ma petite table de terrasse face mer sur le port, celle avec la vie autour. Celle où après un marché aux victuailles, encombré de mon panier, je me pose vers midi, et où je bois un pastis en regardant la mer et les filles qui passent, les filles et puis la mer. J’aime le soleil de midi, l’air doux chargé d’iode comme la fumée de ma cigarette qui se disperse au vent. J’aime ma chaise cannée bancale qui danse d’un pied sur l’autre. J’aime le vieux pavé sous mes pieds. J’aime voir les remorqueurs et les bateaux de pêche amarrés aux quais doucement chalouper à la houle. J’aime les mouettes qui volent bas et le bruit des filins sur les mâts. J’aime voir les jambes croisées de ma femme prendre la dorure du temps. J’aime quand elle s’étire comme un gros chat en bâillant, ravie d’être là, satisfaite de son midi. J’aime voir mon enfant faire des bulles dans son Vittel fraise avec sa paille et rire à mes conneries.

Rendez-moi mon comptoir, mon demi sur le zinc, mon journal et les trognes des papys devant leurs petits blancs secs. Rendez-moi mon village. J’aime le décolleté de la patronne, le torchon du patron sur son épaule, le bruit du tiroir-caisse, le ronronnement de la machine à café. Les verres alignés sur les étagères comme autant de souvenirs, de rimes de poésies et d’années passées. J’aime les grands miroirs et les affiches de concerts. J’aime ces moments de pauses, seul avec ma casquette, sans m’occuper de ce qui se passe en dessous. J’aime écouter les conneries qui fusent à droite et à gauche et qui rebondissent sur le comptoir. J’aime le claquement des portes des frigos et les commandes annoncées de la terrasse, comme le regard placide du vieux chien, là, assis sur le seuil du café. J’aime voir le facteur débouler et donner le courrier au patron, le livreur et le représentant en limonade piaffer d’impatience en attendant qu’un s’occupe d’eux et cette dame contrariée qui attend devant  la porte des toilettes. J’aime mon bistrot de village. J’aime mes bistrots de villages et de quartiers. J’aime faire des ardoises et de temps en temps y passer du temps en contemplant la vie.

Rendez-moi mon restaurant, ma cantine, avec son plat du jour et son vin de pays, ma serveuse au sourire doux et aux bras blancs, son tablier et son trottinement, ma nappe blanche et ma serviette en coton épais. Je veux mes profiteroles, ma blanquette, mon bœuf carottes et mon onglet à l’échalote, ma cassolette et mon addition. Ma corbeille de pain et ma demie de bordeaux que je commanderai deux fois. Rendez-moi le couple d’amoureux qui déjeune yeux dans les yeux, mon représentant de commerce qui lit la page des sports entre deux coups de fourchette, mon vieux couple qui regarde la vie avec tendresse, mes artisans qui parlent fort et rient haut. Rendez-moi mes cartes de menus et de vins, mes moments de route et ma liberté.

Rendez-moi ma femme en tenue de soirée, plus belle que la nuit qui s’annonce, ses escarpins et son parfum, son sourire enjôleur et ses bijoux, son rire amoureux et ses yeux qui pétillent. Rendez-nous notre table réservée, les roses et les bougies, la musique douce et le discret ronronnement des convives du soir. Je veux mon bouchon de champagne pour jouer, mon seau à glace et je veux faire ma déclaration au dessert, je veux rêver à la nuit qui s’annonce une flûte de Bollinger à la main, payer en grand seigneur sans regarder l’addition et avoir taché ma cravate. Je veux qu’elle soit princesse, servie et installée, je veux la remercier de ce qu’elle est, je veux lui offrir ce moment à deux, je veux qu’on lui ouvre la porte quand elle sort et que la voiture nous attende. Je veux retrouver le bref bruit de ses escarpins sur le trottoir et je veux qu’elle se serre contre moi parce qu’il fait un peu froid et que ses épaules sont seulement habillées de ses cheveux.

Yoann Laurent-Rouault.