Un mot sur le Colonel Chabert.

Un mot sur le Colonel Chabert.

Le Colonel CHABERT.

Honoré de Balzac (1799-1850)

Préface : Alain MAUFINET.

Pour mieux vous présenter Le Colonel Chabert, qui n’est pas l’un des romans les plus connus de Balzac au même titre que Le Lys dans la Vallée (1835), je vous propose de le situer en déroulant les principales pages de la vie de l’auteur.

À vingt-deux ans, le premier écrit de Balzac est une tragédie en vers Cromwell. C’est un échec personnel, surtout si l’on en croit le ressenti d’un académicien qui lui conseille d’abandonner l’écriture. Cet ainé de quatre enfants pourrait se décourager, abandonner. Ce n’est pas dans la nature de cet homme qui déborde d’énergie, d’imagination et d’ambition. Il va choisir le roman-feuilleton, en donnant dans le goût du jour pour gagner sa vie.

Les années qui suivent, il persiste dans l’écriture, forme sa technique sans rencontrer de réussite. Le jeune homme fait la connaissance de Laure de Berny qui est d’un an l’aînée de sa mère. Elle sera sa grande passion et son inspiratrice, jusqu’à sa disparition en 1836.

Pourtant, à vingt-cinq ans, il fréquente les salons, multiplie les conquêtes, en se lançant avec énergie dans les affaires, désireux de faire fortune. Ses entreprises aboutissent toutes à des échecs cuisants. L’imprimerie qu’il a tenté de diriger lui permet néanmoins de renforcer ses connaissances de différents milieux, celui des libraires, des éditeurs, des journalistes et des écrivains.

À trente ans, ce roturier qui a le goût de la noblesse va ajouter une particule à son patronyme. Il reprend la plume, en publiant La Physiologie du mariage et Les Chouans. Cette fois, l’auteur connait ses premiers succès littéraires tout en envisageant d’embrasser une carrière politique. Il va rapidement exceller dans les romans de mœurs : La Femme de trente  ans (1831),Le Colonel Chabert, Le Curé de Tours (1832) puis ses deux premiers chefs-d’œuvre : Eugénie Grandet (1833) et l’année suivante : Le Père Goriot.

Dès lors jusqu’à ses cinquante ans, il produit à un rythme prodigieux : quatre-vingt-dix romans et nouvelles, trente contes et cinq pièces de théâtre. Très vite, il ambitionne de créer un monde balzacien, une réplique de la société. L’auteur finit par choisir un titre définitif d’ensemble : La Comédie Humaine.

En 1850, riche et célèbre, Balzac épouse enfin une admiratrice polonaise avec qui il correspond depuis dix-sept ans, la comtesse Hanska. Son génie s’étiole, l’Académie française le refuse. De retour à Paris, épuisé par une activité cérébrale intense, il meurt à cinquante et un an. 

Le roman proposé offre une histoire hors du commun, et des rebondissements inattendus qui permettent d’affirmer que Balzac est un des ancêtres du roman policier.

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Je ne suis pas resté insensible à l’aventure peu commune du Colonel Chabert. Le personnage dépasse son époque. Il m’a surtout renvoyé vers le destin d’un combattant que j’avais croisé plusieurs mois, dans les années soixante-dix, au sein d’une unité. Il avait combattu et souffert en Corée, puis en Indochine de 1945 à 54.

Ce sous-officier découvre en retournant chez lui, à la fin de son engagement, que sa famille l’a effacé de sa vie. Les balles l’ont épargné, pas son épouse. Chez lui, « le dégoût de l’humanité » ne s’est pas traduit de la même manière, mais il a eu le même effet dévastateur. Je ne résiste pas à l’idée de vous confier le souvenir de mon premier échange avec ce soldat abimé par la vie.

« Une faible lueur brillait dans la buvette du régiment. Il était tard, je me dirigeais vers le comptoir, et croisais le barman fatigué. Dans son regard j’ai lu de la pitié. Il me montra un homme avachi dans un fauteuil, qui marmonnait un verre à la main, une bouteille vide dans l’autre. Le sous-officier ancien releva la tête à mon approche. Nous avions presque trente ans d’écart, mais il se confia sans me connaître, comme si sa mémoire ne pouvait plus conserver une phase de vie trop douloureuse. Au fur et à mesure, le débit de sa voix enfla :

_ Je rentrais d’Indochine pour rejoindre la France. Mon engagement venait de s’achever, j’étais fier de mes décorations. Je n’avais pas prévenu de mon retour, le premier depuis des années d’absence. Depuis mon départ avec le corps expéditionnaire, j’avais envoyé à ma famille toutes mes soldes et mes primes, désireux de nous constituer un capital confortable. De temps à autre, mon épouse répondait à mes courriers en joignant une photo de nos enfants et une vue qui présentait les différentes étapes de la construction de notre maison. En arrivant,  je restais admiratif, devant notre nouvelle résidence qui avait belle allure.

Un homme a surgi pour venir à ma rencontre en me demandant ce que je voulais. Comme je demeurais immobile, sans comprendre, une voix que j’ai reconnue a jailli d’une haie, comme surgit la foudre. Mon épouse, sans se montrer, déclara que j’étais son mari et que je n’étais plus le bienvenu.

Un éclair invisible me déchira la poitrine. Moi le guerrier, boxeur amateur, je n’ai pas su réagir. Chassé par une phrase de ma femme, je m’éloignaien vacillant. Pendant une semaine, j’ai dû hanter tous les bars, sommeiller dans tous les caniveaux de la ville. Puis j’ai découvert que j’avais perdu mon argent et ma maison, avec ma famille. Enterré vivant dans la mémoire de mes proches, j’ai signé un nouvel engagement pour repartir vers l’enfer.»