Elle (L?) Thomas Degré (Extrait De la demoiselle de nulle part, collection Magnitudes)

Elle (L?) Thomas Degré (Extrait De la demoiselle de nulle part, collection Magnitudes)

 

 

 

 

 

 

A paraitre très prochainement.

 

L’hôtel Paris Marriott Champs-Élysées, situé au numéro 70, occupe aujourd’hui l’immeuble de sept étages que Georges Vuitton a fait construire en 1914 pour son magasin de luxe. La façade, classée monu­ment historique, a été restaurée à l’identique avec des balcons en fer forgé décorés à la feuille d’or. On accède à l’établissement en passant par un portail discret, abrité par une marquise, derrière lequel se tient un concierge. Passé le vestibule, il faut monter un étage donnant sur un hall couronné d’une large verrière où se trouvent la réception et le bar. Le père d’Émilie est là, de dos, encore vêtu de son pardessus, assis face à une femme, à l’écart des quelques clients qui prennent leur petit-déjeuner. Elle est belle, brune, inquiète. Ils viennent seulement de se retrouver mais la conversation semble déjà animée, véhémente même, si l’on en croit leurs gestes saccadés. À un moment, il avance la main pour lui caresser le visage. Elle le laisse faire, ferme les yeux ; elle a comme une expression de douleur quand elle presse ses lèvres dans le creux de sa paume. Ils continuent de parler, plus cal­mement, cette fois. Bientôt, il se lève et tend le bras vers elle pour l’inviter à faire de même. Elle porte un chemisier blanc, une jupe droite, elle n’a pas de man­teau ; sans doute loge-t-elle à l’hôtel. Ils se dirigent côte à côte vers la sortie, m’obligeant à m’éloigner et à me retourner pour éviter d’être remarqué. Ils s’em­brassent furtivement sur les lèvres, hésitent, se sépa­rent, reviennent l’un vers l’autre. Je les vois prendre la direction de l’ascenseur. Du palier, je regarde s’af­ficher les numéros des étages. La cabine s’arrête au cinquième. Une réconciliation sur l’oreiller ? Je m’en vais.

*

La nuit, l’avenue des Champs-Élysées scintille dans sa double rangée de candélabres en fonte et ses lampadaires contemporains coiffés de lanternes qui semblent flotter au-dessus des arbres. Je la suis, elle, depuis sa sortie du Marriott. Elle porte un jean glissé dans des bottines, un manteau trois-quarts, une écharpe enveloppante autour du cou. Elle remonte l’avenue côté pair, « côté soleil » comme il est écrit dans les guides, en marchant d’un pas tranquille, à la recherche, semble-t-il, d’un endroit pour dîner. Elle s’attarde un instant devant la carte du Flora Danica, une brasserie chic qui propose des spécialités nordiques de poisson, hésite, puis revient sur ses pas. J’ai le temps de remarquer son teint clair, ses yeux marron. Elle s’arrête un peu plus bas devant le café George V, jette un coup d’œil à l’intérieur, se laisse tenter. Je lui emboîte le pas. Par chance, il y a deux tables voisines inoccupées dans cette salle bondée de touristes.

« Vous êtes ensemble ? me demande le garçon, en faisant glisser son regard sur la femme, comme si elle n’existait pas.

− Non, et Madame est arrivée avant moi. »

Il nous installe à contrecœur sur la banquette en moleskine rouge, côte à côte. Elle m’adresse un sourire complice lorsque je lui propose d’accrocher son manteau avec le mien aux patères fixées sur les colonnes décoratives qui divisent la salle. Elle porte un blouson de cuir bleu saphir, type aviateur, avec deux poches à rabat plaquées à hauteur de la poitrine. Pas de collier, pas de bagues aux doigts ni de vernis à ongles. Ses seules fantaisies sont des pendants d’oreilles que l’on discerne entre ses cheveux mi-longs.

« Il aurait préféré que l’on occupe une seule table, le pauvre… », me dit-elle, avec un franc sourire. Elle a le front haut, lisse, des pommettes saillantes, les yeux qui pétillent, et paraît avoir entre quarante-cinq et cinquante ans. Mais ce qui frappe d’emblée, chez elle, c’est son côté simple, authentique, naturel.

« Oui, je réponds, mais on ne va tout de même pas lui laisser croire que nous sommes mariés pour lui faire plaisir… »

Son rire, une cascade de grelots.

Je commande des escargots, spécialité de la mai­son, comme il est mentionné sur la carte, et un steak au poivre accompagné de frites. Elle, (s’appellerait-elle L. ?), se contente d’un plat de pâtes fraîches aux palourdes. Après ces premiers échanges nous restons silencieux. Il est vrai qu’il est difficile de s’entendre dans ce joyeux brouhaha. Elle a sorti une revue, ses lunettes en écaille, et elle lit en mangeant. Moi, je me demande comment susciter ses confidences, com­ment l’amener à parler de son amant, du père d’Émi­lie.

C’est inutile. De brefs sanglots, par saccades, me font naturellement tourner les yeux de son côté. L. a la tête entre les mains, les coudes posés sur le magazine.

« Ҫa ne va pas ? » je lui demande, en effleurant son épaule. Elle me présente un visage bouleversé, se penche vers moi. Elle dit : « Je suis affreuse, excusez-moi. » Elle se rapproche. Au milieu du vacarme des voix, une invisible bulle nous isole. Elle dit : « Je n’en peux plus, je me sens sale ! » Ses yeux sont remplis de larmes ; sa bouche est crispée par un rictus amer. Elle dit : « J’aimerais revenir des mois avant Noël quand mon ami m’envoyait des brassées de poinsettias. Maintenant, la nuit, je ne dors plus, je pleure, je revois sans cesse cette scène affreuse, le jour du réveillon, dans sa villa. » Elle dit : « Sa fille… sa fille unique… Sa fille emportée dans une telle révolte ! Elle n’a pas supporté qu’il me préfère à elle ! Plus jamais je ne pourrai être heureuse ! Je me sens tellement respon­sable… Excusez-moi de gâcher votre dîner ; je ne sais pas ce qui me prend de me confier ainsi à vous. Peut-être, parce que j’aime la forme de vos mains… »

La nuit, l’avenue des Champs-Élysées étincelle. J’ai quitté L. et je l’ai laissée dans ce café aux sièges carmin, après l’avoir serrée dans mes bras. Sur ses joues coulaient deux larmes silencieuses. En marchant vers la station de métro, je repense à Émilie, à ce père qui l’a toujours négligée : ne sont-ils pas tous deux les répliques troublantes de Solange et de Marceau, mes personnages de roman ? Ces jeunes filles, délaissées, abandonnées, ces amputées de l’amour paternel, ne seraient-elles pas pour moi une seule et même héroïne en proie au désespoir et au mal-être?

Thomas Degré – Extrait de « La demoiselle de nulle part », à paraitre prochainement dans Magnitudes

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